Chapitre 6 · 10 min de lecture
L’humilité dans la vie quotidienne
« Si quelqu’un dit: J’aime Dieu, et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur; car celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, comment peut-il aimer Dieu qu’il ne voit pas? » 1 Jean 4:20.
Quelle solennelle pensée : que notre amour pour Dieu se mesurera à nos rapports quotidiens avec les hommes et à l’amour qu’ils manifestent ! Notre amour pour Dieu se révélera une illusion, à moins que sa vérité ne soit prouvée en soutenant l’épreuve de la vie de chaque jour avec nos semblables. Il en va de même de notre humilité. Il est facile de croire que nous nous humilions devant Dieu ; mais l’humilité envers les hommes sera la seule preuve suffisante que notre humilité devant Dieu est réelle. Cela révèle que l’humilité a établi en nous sa demeure et est devenue notre nature même, que réellement, comme Christ, nous nous sommes réduits à rien. Lorsque, dans la présence de Dieu, l’humilité de cœur est devenue non une attitude que nous prenons pour le prier, mais l’esprit même de notre vie, elle se manifestera dans toute notre tenue envers nos frères.
La leçon est d’une profonde portée : la seule humilité qui soit vraiment nôtre n’est pas celle que nous essayons de montrer devant Dieu dans la prière, mais celle que nous portons avec nous, et que nous mettons en pratique, dans notre conduite ordinaire.
Les riens de la vie quotidienne sont l’importance et les épreuves de l’éternité, parce qu’ils prouvent quel est l’esprit qui nous possède. C’est dans nos moments les moins gardés que nous montrons et voyons vraiment ce que nous sommes.
Pour connaître un homme humble, pour savoir comment se comporte un homme humble, il faut le suivre dans le cours ordinaire de la vie quotidienne. N’est-ce pas là ce que Jésus a enseigné ? C’est lorsque les disciples se disputaient pour savoir qui serait le plus grand, lorsqu’il voyait comment les pharisiens aimaient la première place dans les festins et les premiers sièges dans les synagogues, lorsqu’il leur eut donné l’exemple en leur lavant les pieds, qu’il donna ses leçons d’humilité.
L’humilité devant Dieu n’est rien si elle ne se prouve dans l’humilité devant les hommes. Il en va de même dans l’enseignement de Paul. Aux Romains il écrit : « par honneur, usez de prévenances réciproques » (Romains 12:10) ; « N’aspirez pas à ce qui est élevé, mais laissez-vous attirer par ce qui est humble. Ne soyez point sages à vos propres yeux. » Romains 12:16.
« Ne sois point sage à tes propres yeux » Proverbes 3:7. Aux Corinthiens : « La charité » — et il n’y a pas d’amour sans l’humilité pour racine — « n’est point envieuse; la charité ne se vante point, elle ne s’enfle point d’orgueil. » 1 Corinthiens 13:4.
Aux Galates : « Ne cherchons pas une vaine gloire, en nous provoquant les uns les autres, en nous portant envie les uns aux autres. » Aux Éphésiens, aussitôt après les trois merveilleux chapitres sur la vie céleste : « en toute humilité et douceur, avec patience, vous supportant les uns les autres avec charité » ; « vous soumettant les uns aux autres dans la crainte de Christ. »
Aux Philippiens : « Ne faites rien par esprit de parti ou par vaine gloire, mais que l’humilité vous fasse regarder les autres comme étant au-dessus de vous-mêmes. » Philippiens 2:3. « Ayez en vous les sentiments qui étaient en Jésus-Christ. » Philippiens 2:5 « s’est dépouillé lui-même, en prenant une forme de serviteur » Philippiens 2:7.
Aux Colossiens : « Ainsi donc, comme des élus de Dieu, saints et bien-aimés, revêtez-vous d’entrailles de miséricorde, de bonté, d’humilité, de douceur, de patience. Supportez-vous les uns les autres, et, si l’un a sujet de se plaindre de l’autre, pardonnez-vous réciproquement. De même que Christ vous a pardonné » Colossiens 3:12-13.
C’est dans notre relation les uns aux autres, dans la manière dont nous nous traitons les uns les autres, que la véritable humilité d’esprit et le cœur d’humilité doivent se voir. Notre humilité devant Dieu n’a de valeur qu’en ce qu’elle nous prépare à révéler l’humilité de Jésus à nos semblables. Étudions l’humilité dans la vie quotidienne à la lumière de ces paroles.
L’homme humble cherche en tout temps à se conformer à la règle : « Ne faites rien par esprit de parti ou par vaine gloire, mais que l’humilité vous fasse regarder les autres comme étant au-dessus de vous-mêmes. » Philippiens 2:3. On demande souvent : comment pouvons-nous regarder les autres comme meilleurs que nous, quand nous voyons qu’ils nous sont bien inférieurs en sagesse et en sainteté, en dons naturels ou en grâce reçue ? La question prouve aussitôt combien peu nous comprenons ce qu’est la véritable humilité d’esprit.
La vraie humilité vient lorsque, dans la lumière de Dieu, nous nous sommes vus comme n’étant rien, que nous avons consenti à nous défaire et à rejeter le moi, pour laisser Dieu être tout. L’âme qui a fait cela, et qui peut dire : « Ainsi me suis-je perdue en te trouvant », ne se compare plus aux autres. Elle a renoncé pour toujours à toute pensée de soi dans la présence de Dieu. Elle rencontre ses semblables comme quelqu’un qui n’est rien, et qui ne cherche rien pour lui-même. Cette âme est une servante de Dieu, et, pour l’amour de lui, une servante de tous.
Un serviteur fidèle peut être plus sage que le maître, et cependant garder le véritable esprit et la véritable attitude du serviteur. L’homme humble considère chaque enfant de Dieu, même le plus faible et le plus indigne, et il l’honore et le préfère en honneur comme le fils d’un Roi. L’esprit de Celui qui lava les pieds des disciples nous fait une joie d’être vraiment le plus petit, d’être serviteurs les uns des autres. L’homme humble n’éprouve ni jalousie ni envie. Il peut louer Dieu lorsque d’autres lui sont préférés et bénis avant lui.
Il peut supporter d’entendre louer les autres et d’être lui-même oublié, parce que, dans la présence de Dieu, il a appris à dire avec Paul : « je ne suis rien ». Il a reçu l’esprit de Jésus, qui ne se plaisait pas à lui-même et ne cherchait pas son propre honneur comme l’esprit de sa vie. Au milieu de ce que l’on tient pour des tentations à l’impatience et à la susceptibilité, aux pensées dures et aux paroles âpres, qui viennent des défauts et des péchés des frères chrétiens, l’homme humble porte dans son cœur l’injonction si souvent répétée et la montre dans sa vie : « Supportez-vous les uns les autres, et, si l’un a sujet de se plaindre de l’autre, pardonnez-vous réciproquement. De même que Christ vous a pardonné. » Il a appris qu’en revêtant le Seigneur Jésus il a revêtu le cœur de miséricorde, de bonté, d’humilité, de douceur et de patience.
Jésus a pris la place du moi, et il est possible de pardonner comme Jésus a pardonné. Son humilité ne consiste pas simplement en pensées ou en paroles de dépréciation de soi, mais, comme le dit Paul, en « un cœur d’humilité », enveloppé de miséricorde et de bonté, de douceur et de patience, la douce et humble mansuétude reconnue comme la marque de l’Agneau de Dieu.
En s’efforçant vers les expériences plus élevées de la vie chrétienne, le croyant est souvent en danger de viser et de se réjouir de ce qu’on pourrait appeler les vertus plus humaines, plus viriles, telles que la hardiesse, la joie, le mépris du monde, le zèle et le sacrifice de soi. Les anciens stoïciens eux-mêmes enseignaient et pratiquaient ces vertus.
Les grâces plus profondes et plus douces, plus divines et plus célestes — celles que Jésus enseigna le premier sur la terre parce qu’il les apportait du ciel, celles qui sont plus étroitement liées à sa croix et à la mort du moi : la pauvreté en esprit, la douceur, l’humilité, l’abaissement — sont à peine considérées ou estimées. C’est pourquoi revêtons un cœur de miséricorde, de bonté, d’humilité, de douceur et de patience, et prouvons notre ressemblance à Christ, non seulement dans notre zèle à sauver les perdus, mais avant tout dans nos rapports avec les frères, nous supportant et nous pardonnant les uns les autres, comme le Seigneur nous a pardonné.
Frères chrétiens, étudions le portrait biblique de l’homme humble. Et demandons à nos frères et au monde s’ils reconnaissent en nous la ressemblance à l’original. Ne nous contentons de rien de moins que de prendre chacun de ces textes comme la promesse de ce que Dieu opérera en nous, comme la révélation en paroles de ce que l’Esprit de Jésus fera naître au-dedans de nous. Et que chaque échec et chaque manquement ne fassent que nous presser de nous tourner, humblement et doucement, vers le doux et humble Agneau de Dieu, dans l’assurance que, là où il est établi sur le trône du cœur, son humilité et sa mansuétude seront l’un des fleuves d’eau vive qui coulent du dedans de nous.
« Je connaissais Jésus, et il était très précieux à mon âme ; mais je trouvais en moi quelque chose qui ne voulait pas demeurer doux, patient et bon. Je faisais ce que je pouvais pour le réprimer, mais c’était là. Je suppliai Jésus de faire quelque chose pour moi, et lorsque je lui donnai ma volonté, il vint à mon cœur, ôta tout ce qui ne voulait pas être doux, bon et patient, puis il ferma la porte. » George Foxe.
Je répète ce que j’ai déjà dit. Je sens profondément que nous n’avons qu’une bien faible idée de ce que l’Église souffre du manque d’humilité divine, ce néant qui fait place à Dieu pour qu’il manifeste sa puissance. Il n’y a pas longtemps, un chrétien d’un esprit humble et aimant, qui connaissait bon nombre de stations missionnaires de diverses sociétés, exprimait sa profonde tristesse de ce que, dans certains cas, l’esprit d’amour et de support faisait tristement défaut. Des hommes et des femmes qui, en Europe, auraient pu choisir chacun leur propre cercle d’amis, rapprochés étroitement d’autres personnes d’esprit peu sympathique, ont peine à se supporter, à s’aimer et à garder l’unité de l’Esprit par le lien de la paix. Et ceux qui auraient dû s’entraider à la joie les uns des autres devinrent un obstacle et une lassitude. Cela vient du manque de cette humilité qui se compte pour rien, qui se réjouit de devenir et d’être tenue pour la plus petite, et qui ne cherche, comme Jésus, qu’à être le serviteur, le secours et le consolateur des autres, même des plus humbles et des plus indignes.
Et pourquoi des hommes qui se sont joyeusement livrés eux-mêmes pour Christ trouvent-ils si difficile de se livrer eux-mêmes pour leurs frères ? L’Église n’est-elle pas à blâmer ? Elle a si peu enseigné à ses fils que l’humilité de Christ est la première des vertus, la meilleure de toutes les grâces et de toutes les puissances de l’Esprit.
L’Église a si peu prouvé qu’une humilité semblable à celle de Christ est ce que, comme Christ, elle place et prêche en premier, comme ce qui est vraiment nécessaire, et possible aussi. Mais ne nous décourageons pas. Que la découverte du manque de cette grâce nous excite à de plus grandes attentes de la part de Dieu. Regardons chaque frère qui nous éprouve ou nous contrarie comme un moyen de grâce de Dieu, un instrument de Dieu pour notre purification, pour l’exercice de l’humilité que Jésus, notre Vie, respire au-dedans de nous. Et ayons une telle foi dans le Tout de Dieu et le néant du moi que, n’étant rien à nos propres yeux, nous ne cherchions, par la puissance de Dieu, qu’à nous servir les uns les autres dans l’amour.