George Müller de Bristol
La chaire et le pastorat

Chapitre 7 · 25 min de lecture · 32 min d’écoute

La chaire et le pastorat

Aucune œuvre pour Dieu ne surpasse en dignité et en responsabilité le ministère chrétien. Il est tout à la fois la fleur accomplie de la plantation divine, la dot inestimable de son Église, et c’est par lui qu’agit la puissance de Dieu pour le salut.

Bien que George Müller eût commencé sa « candidature au saint ministère » en homme inconverti, ne cherchant qu’une carrière humaine dans l’espoir d’un bénéfice lucratif, il avait entendu l’appel de Dieu à une vocation divine, et il prêchait de temps à autre l’Évangile, mais sans champ de travail fixe.

Pendant son séjour à Teignmouth, au début de 1830, où il prêchait sur invitation, on lui demanda de prendre la place du pasteur qui était sur le point de partir ; mais il répondit qu’il se sentait alors appelé de Dieu, non à une charge sédentaire, mais plutôt à une sorte d’évangélisation itinérante. Durant ce temps, il prêcha à Shaldon pour Henry Craik, et entra ainsi en contact plus étroit avec ce frère, auquel son cœur s’attacha par des liens d’amour et de sympathie qui se resserrèrent à mesure que leurs relations devinrent plus intimes.

Certains auditeurs de Teignmouth, et parmi eux quelques prédicateurs, n’aimaient pas ses sermons, bien que Dieu les eût approuvés ; cela l’amena à réfléchir aux causes probables de cette opposition, et à se demander si elle était quelque indication de son devoir. Il sentait qu’ils recherchaient sans doute chez un prédicateur les grâces extérieures de l’éloquence, et n’étaient donc pas attirés par un étranger dont la parole n’avait aucun charme oratoire et qui ne pouvait pas même s’exprimer couramment en anglais. Mais il était sûr que leur aversion avait une cause plus profonde, d’autant plus qu’il ne pouvait s’empêcher de remarquer que, l’été précédent, alors qu’il était lui-même moins spirituel et qu’il avait une moindre intelligence de la vérité, ces mêmes personnes qui s’opposaient maintenant à lui avaient été contentes de lui. Il en conclut finalement que le Seigneur voulait agir par lui à Teignmouth, mais que Satan jouait, comme toujours, le rôle de celui qui fait obstacle, et poussait les frères eux-mêmes à s’opposer à la vérité. Et comme, malgré les opposants, le désir qu’il exerçât son ministère à la chapelle était exprimé si souvent et par tant de personnes, il résolut de rester pour un temps, jusqu’à ce qu’il fût ouvertement rejeté comme témoin de Dieu, ou qu’il reçût quelque claire direction divine vers un autre champ de travail.

Il annonça ce dessein, déclarant en même temps clairement que, s’ils lui refusaient un traitement, cela ne changerait rien à sa décision, puisqu’il ne prêchait pas comme un mercenaire des hommes, mais comme le serviteur de Dieu, et qu’il lui remettait volontiers le soin de pourvoir à ses besoins temporels. Il leur rappela cependant en même temps que c’était à la fois leur devoir et leur privilège de faire part de leurs biens charnels à ceux qui les servaient dans les choses spirituelles, et que, s’il ne recherchait pas le don, il recherchait le fruit qui abonderait pour leur compte.

Ces expériences de Teignmouth furent typiques : « Les uns furent persuadés par ce qu’il disait, et les autres ne crurent point » ; les uns quittèrent la chapelle, tandis que d’autres restèrent ; et les uns furent conduits et nourris, tandis que d’autres gardèrent une froide indifférence, quand ils ne manifestaient pas une hostilité déclarée. Mais le Seigneur l’assista et le fortifia, apposant son sceau sur son témoignage ; et Jehova-Jiré poussa aussi deux frères, sans qu’on le leur demandât, à subvenir à tous les besoins quotidiens de son serviteur. Au bout de quelque temps, la petite Église de dix-huit membres appela à l’unanimité le jeune prédicateur au pastorat, et il consentit à demeurer avec eux pour un temps, sans abandonner son intention première d’aller de lieu en lieu selon que le Seigneur le conduirait. On lui offrit un traitement de cinquante-cinq livres par an, qui augmenta quelque peu à mesure que l’Église grandit ; et c’est ainsi que l’étudiant de l’université de Halle fut installé dans sa première chaire et son premier pastorat.

Alors qu’il prêchait à Sidmouth, en avril 1830, trois sœurs croyantes eurent en sa présence une conversation sur le « baptême des croyants », qui fut le point de départ d’un autre pas important de sa vie, d’une portée plus vaste qu’il ne paraît d’abord.

Elles lui demandèrent naturellement son avis sur le sujet dont elles s’entretenaient, et il répondit qu’ayant été baptisé enfant, il ne voyait aucune nécessité d’être baptisé de nouveau. Comme on lui demandait encore s’il avait jamais sondé avec prière la parole de Dieu pour connaître son témoignage sur ce point, il avoua franchement que non.

Aussitôt, avec une franchise de langage qui ne laissait aucune équivoque et une rare fidélité, l’une de ces sœurs en Christ lui dit sans détour : « Je vous en supplie donc, n’en parlez plus jamais tant que vous ne l’aurez pas fait. »

George Müller n’était pas homme à s’offenser d’une telle réponse ni à y résister. Il était trop honnête et trop consciencieux pour écarter sans réflexion sérieuse tout défi à sonder les oracles de Dieu au sujet de leur témoignage sur une question donnée. De plus, si, à cette époque même, sa prédication insistait avec force sur un point, c’était sur la hardiesse avec laquelle il affirmait que tout enseignement de la chaire et toute pratique chrétienne doivent être soumis à une seule grande épreuve, à savoir la pierre de touche de la parole de Dieu. Déjà un Élie par l’esprit, il avait pour grand but de rétablir l’autel de l’Éternel, qui avait été renversé, de dévoiler et de reprendre tout ce qui faisait obstacle à un culte et à un service pleinement scripturaires, et, si possible, de restaurer la simplicité apostolique de la doctrine et de la vie.

Tandis qu’il réfléchissait à cette question et qu’il priait à ce sujet, il fut forcé de s’avouer qu’il n’avait encore jamais examiné sérieusement les Écritures pour connaître leur enseignement sur la place et le rôle du baptême dans la vie du croyant, et qu’il n’avait pas même prié pour recevoir de la lumière sur ce point. Il avait néanmoins parlé à plusieurs reprises contre le baptême des croyants, et il vit donc qu’il était possible qu’il se fût lui-même opposé à l’enseignement de la Parole. Il résolut par conséquent d’étudier le sujet jusqu’à ce qu’il fût parvenu à une conclusion définitive, satisfaisante et scripturaire ; et dès lors, qu’il fût amené à défendre le baptême des enfants ou celui des croyants, de ne le faire que sur des fondements scripturaires.

La méthode d’étude qu’il suivit fut d’une simplicité, d’une rigueur et d’un esprit pratique qui le caractérisaient, et il ne s’en départit jamais par la suite. Il demanda d’abord à Dieu l’enseignement de l’Esprit, afin que ses yeux fussent ouverts au témoignage de la Parole et que son intelligence fût éclairée ; puis il entreprit un examen méthodique du Nouveau Testament d’un bout à l’autre. Autant que possible, il chercha à se défaire entièrement de tout parti pris dû à ses opinions ou à ses pratiques antérieures, de toute prévention ou de tout préjugé ; il pria et s’efforça d’être libéré de l’influence de la tradition humaine, de la coutume populaire et de la sanction ecclésiastique, ou de cet obstacle plus subtil, l’orgueil personnel de sa propre cohérence. Il était assez humble pour être disposé à rétracter tout enseignement erroné et à renoncer à toute position fausse, et pour faire sienne cette sage maxime : « Ne soyez pas cohérent, soyez simplement vrai ! » Quoi qu’il en ait été pour d’autres qui prétendent avoir examiné eux-mêmes la même question, le résultat, dans son cas, fut qu’il arriva à la conclusion, et, croyait-il, d’après la parole de Dieu et par l’Esprit de Dieu, que seuls les croyants sont les sujets légitimes du baptême, et que seule l’immersion en est le mode légitime. Deux passages de l’Écriture eurent une part prépondérante pour l’amener à ces conclusions, à savoir Actes 8:36-38 et Romains 6:3-5. Le cas de l’eunuque éthiopien le convainquit fortement que le baptême ne convient que comme l’acte d’un croyant qui confesse Christ ; et le passage de l’épître aux Romains le persuada également que seule l’immersion dans l’eau peut exprimer l’ensevelissement figuré avec Christ et la résurrection avec lui, que ce passage et d’autres mettent si fort en relief. Il n’entendait nullement attaquer les frères qui ont d’autres vues, lorsqu’il consigna ainsi clairement dans son journal les convictions honnêtes et inévitables auxquelles il était parvenu ; mais il était trop loyal à la fois envers la parole de Dieu et envers sa propre conscience pour taire des vues auxquelles il était arrivé avec tant de soin et de prière en sondant les Écritures.

La conviction exigea l’action, car il n’y avait en lui aucun esprit de compromis ; et il se fit donc baptiser sans tarder. Des années plus tard, en revenant sur sa conduite, il consigne la conviction solennelle que « de toutes les vérités révélées, aucune ne l’est plus clairement dans les Écritures — pas même la doctrine de la justification par la foi — et que le sujet ne s’est obscurci que parce que les hommes n’ont pas voulu laisser les Écritures seules trancher la question ».

Il atteste aussi en passant que pas un seul véritable ami dans le Seigneur ne lui avait jamais tourné le dos à cause de son baptême, comme il avait supposé que certains le feraient ; et que presque tous ces amis avaient eux-mêmes, depuis lors, été baptisés. Il est vrai que, d’une certaine manière, il subit quelque perte pécuniaire par ce pas fait en obéissance à sa conviction ; mais le Seigneur ne permit pas qu’il fût finalement perdant, même à cet égard, car il le dédommagea largement de tout sacrifice de ce genre, même dans les choses qui concernent cette vie. Il termine ce retour sur sa conduite en ajoutant que, par son exemple, beaucoup d’autres furent amenés à la fois à examiner de nouveau la question du baptême et à se soumettre à cette ordonnance.

De telles expériences soulèvent la question honnête de savoir s’il n’est pas impérieusement nécessaire de soumettre toutes les coutumes et pratiques religieuses courantes à la seule épreuve de leur conformité au modèle de l’Écriture. Notre Seigneur reprit sévèrement les pharisiens de son temps parce qu’ils annulaient « la parole de Dieu au profit de leur tradition », et, après en avoir donné un exemple, il ajouta : « Et vous faites beaucoup d’autres choses semblables. »* Il est très facile à des doctrines et à des pratiques d’être reçues, qui sont le produit de l’ecclésiasticisme, qui n’ont aucune sanction dans la parole de Dieu et qui ne supporteraient pas la lumière pénétrante de son témoignage. Cyprien nous a avertis que même l’ancienneté n’est pas l’autorité, mais qu’elle peut n’être que vetustas erroris — la vieillesse de l’erreur. Quelles réformes radicales se feraient dans le culte, l’enseignement et la pratique modernes, — dans toute la conduite des disciples et dans l’administration de l’Église de Dieu, — si l’unique critère final de tout jugement était : « Que nous enseignent les Écritures ? » Et quelles révolutions pourraient se produire dans notre propre vie de croyants, si nous soumettions d’abord chaque notion de vérité et chaque coutume de vie à cette seule épreuve de l’autorité de l’Écriture, et qu’ensuite, avec le courage de la conviction, nous osions agir selon cette parole — sans calculer le prix, mais nous efforçant de nous présenter devant Dieu comme des hommes éprouvés ! Est-il possible qu’il y ait des disciples modernes qui anéantissent « le commandement de Dieu, pour garder leur tradition » ?

* Matthieu 15:6. Marc 7:9-13.

Ce pas que fit M. Müller au sujet du baptême ne fut que le précurseur de beaucoup d’autres, tous conformes, croyait-il, à cette Parole qui, lampe aux pieds du croyant, doit éclairer son sentier.

Au cours de ce même été de 1830, l’étude plus poussée de la Parole le convainquit que, bien qu’il n’y ait aucun commandement direct de le faire, la pratique scripturaire et apostolique était de rompre le pain chaque jour du Seigneur. (Actes 20:7, etc.) De même, que l’Esprit de Dieu doive avoir pleine liberté d’agir par tout croyant selon les dons qu’il lui a accordés, lui parut clairement enseigné en Romains 12 ; 1 Cor. 12 ; Éph. 4, etc. Ces conclusions aussi, ce serviteur de Dieu chercha à les traduire aussitôt en actes, et cette conformité lui apporta une prospérité spirituelle croissante.

À la même époque, des scrupules de conscience mûrirent en convictions arrêtées : selon le même principe d’obéissance à la parole de Dieu, il ne pouvait plus consentir à recevoir un traitement fixe comme ministre de Christ. Pour cette dernière position, qui influença tant sa vie, il donne les raisons suivantes, que nous rapportons ici parce qu’elles montrent le fondement de l’attitude qu’il garda toute sa vie :

1. Un traitement fixe suppose une somme fixe, qui ne peut guère être payée sans un revenu fixe provenant de la location des bancs ou de quelque source de revenu semblable. Cela lui paraissait manifestement en contradiction avec l’enseignement de l’Esprit de Dieu en Jacques 2:1-6, puisque le frère pauvre ne peut pas s’offrir d’aussi bonnes places que le riche, ce qui introduit dans les assemblées de l’Église des distinctions blessantes et une acception de personnes, et encourage ainsi l’esprit de caste.

2. La location fixe d’un banc peut parfois devenir un fardeau, même pour le disciple bien disposé. Celui qui contribuerait volontiers à l’entretien d’un pasteur, s’il lui était permis de le faire selon ses moyens et à sa convenance, pourrait se sentir accablé par l’obligation de payer une somme fixe à une date fixe. Les circonstances changent tellement que celui qui a le même cœur joyeux qu’auparavant peut se trouver incapable de donner comme autrefois, et être ainsi exposé à un embarras et à une humiliation pénibles s’il est contraint de donner une somme fixe.

3. Tout ce système tend à asservir le serviteur de Christ. Il faut être d’une fidélité et d’une intrépidité peu communes pour ne ressentir aucune tentation de retenir son message ou de l’adoucir en quelque mesure afin de plaire aux hommes, quand on se souvient que ceux-là mêmes qui sont le plus exposés à la répréhension et le plus enclins à s’offenser sont peut-être les principaux contributeurs à son traitement.

Quoi que d’autres puissent penser de telles raisons, elles satisfirent si pleinement son esprit qu’il les exposa franchement et sans tarder à ses frères ; et ainsi, dès l’automne de 1830, alors qu’il achevait à peine sa vingt-cinquième année, il prit une position dont il ne recula jamais : il ne recevrait désormais aucun traitement fixe pour quelque service que ce fût rendu au peuple de Dieu. Tout en donnant calmement les fondements scripturaires d’une telle position, il recommanda, sur ces mêmes fondements, les offrandes volontaires, qu’elles fussent en argent ou en d’autres moyens de subsistance, comme la juste reconnaissance du service rendu par le ministre de Dieu, et comme un sacrifice que Dieu accepte, et qui lui est agréable. Un peu plus tard, voyant que, lorsque ces dons volontaires venaient directement et personnellement des donateurs, il y avait danger que certains fussent tentés de se complaire en eux-mêmes à cause de l’importance de la somme qu’ils donnaient, et que d’autres fussent tout autant humiliés par la petitesse de leurs offrandes, au détriment des deux catégories de donateurs, il fit un pas de plus : il fit placer un tronc dans la chapelle, au-dessus duquel il était écrit que quiconque désirait faire quelque chose pour son entretien pouvait y déposer l’offrande que ses moyens et ses dispositions lui dicteraient. Son intention était que l’acte se fît ainsi entièrement comme sous le regard de Dieu, sans risque d’orgueil coupable ou de fausse humilité.

Il sentit en outre que, pour être entièrement conséquent, il ne devait demander aucune aide aux hommes, pas même pour faire face aux frais de voyage nécessaires au service du Seigneur, ni même exposer ses besoins à l’avance de manière à solliciter indirectement un secours. Toutes ces méthodes lui paraissaient autant de façons de se confier en un bras de chair, d’aller à l’homme pour obtenir de l’aide au lieu d’aller directement, toujours et uniquement, au Seigneur. Et il ajoute : « Parvenir à cette conclusion devant Dieu exigea plus de grâce que de renoncer à mon salaire. »

Ces pas successifs sont rapportés ici expressément et dans leur ordre exact, parce qu’ils mènent directement au but suprême de l’œuvre et du témoignage de sa vie. Ces décisions furent des maillons vitaux reliant cet homme remarquable aux « affaires de son Père », dans lesquelles il allait bientôt entrer plus pleinement ; et elles étaient toutes nécessaires à la plénitude du témoignage mondial qu’il devait rendre à un Dieu qui exauce la prière, et à la sécurité absolue de la confiance en lui, et en lui seul.

Le 7 octobre 1830, George Müller, en trouvant une femme, trouva le bonheur et obtint de l’Éternel une grâce nouvelle. Mlle Mary Groves, sœur du dentiste plein d’abnégation dont le renoncement à toutes choses pour le champ missionnaire l’avait tant frappé des années auparavant, épousa cet homme de Dieu, et fut pour lui, pendant quarante années bénies, une aide semblable à lui. Ce fut une union presque, sinon tout à fait, idéale, dont il ne cessa de remercier Dieu ; et, bien que son royaume fût de ceux qui ne viennent pas de manière à frapper les regards, le sceptre de son influence s’étendait bien plus loin que ne le mesureront jamais ceux qui sont restés étrangers à sa vie personnelle et domestique. C’était une femme rare, et elle avait bien plus de valeur que les perles. Le cœur de son mari avait confiance en elle, et les orphelins de cette grande famille, qui furent pour elle comme des enfants, se lèvent aujourd’hui encore pour la dire heureuse.

La vie conjugale connaît souvent une période d’éloignement, même lorsque cette aliénation passagère fait place à un amour plus profond, à mesure que les époux s’unissent plus véritablement par l’assimilation de leur être le plus intime l’un à l’autre. Mais M. et Mme Müller ne connurent jamais une telle expérience d’aliénation, même passagère. Dès le début, l’amour grandit, et avec lui la confiance mutuelle. L’un des premiers liens qui firent de ces deux êtres un seul fut celui d’un renoncement commun. Obéissant littéralement à Luc 12:33, ils vendirent le peu qu’ils possédaient et le donnèrent en aumônes, ne s’amassant plus désormais de trésors sur la terre (Matthieu 6:19-34 ; 19:21). Le pas alors franchi — l’acceptation, pour l’amour de Christ, d’une pauvreté volontaire — ne fut jamais regretté, mais devint au contraire un sujet de joie croissante ; et l’on verra assez avec quelle fidélité il fut suivi dans ce même chemin d’un renoncement continuel, quand on se souviendra que, près de soixante-huit ans plus tard, George Müller passa soudainement dans la vie de l’au-delà en homme pauvre : son testament, lorsqu’il fut homologué, montra que tous ses biens personnels, déclarés sous serment, ne s’élevaient qu’à cent soixante livres ! Et encore n’aurait-il pas eu cela en sa possession, s’il n’y avait eu le besoin quotidien des commodités indispensables au corps et des outils de son travail. Une partie de cette somme consistait en argent reçu peu de temps auparavant et non encore employé pour son Maître, mais gardé à sa disposition. Rien, pas même les vêtements qu’il portait, ne fut traité par lui comme lui appartenant. Il fut un intendant conséquent.

Cet adieu définitif à toutes les possessions terrestres, en 1830, laissa ce mari et cette femme nouvellement mariés sans autre recours que le Seigneur. Dès lors, ils allaient mettre amplement à l’épreuve, jour après jour, à la fois leur foi dans le grand Pourvoyeur et la fidélité de celui qui a fait les grandes promesses. Il n’est peut-être pas déplacé d’anticiper ici sur ce qui sera rapporté plus complètement : de jour en jour et d’heure en heure, pendant plus de soixante ans, George Müller put certifier que Dieu est vrai. Si peu d’hommes ont jamais eu le privilège de discerner ainsi, dans les plus petites choses, le soin que Dieu prend de ses enfants, c’est en partie parce que peu d’hommes se sont si complètement abandonnés à ce soin. Il osa se confier en celui pour qui les cheveux de notre tête sont tous comptés, et qui nous rappelle d’une manière touchante qu’il prend soin de ce qu’on a pittoresquement appelé « le passereau de surcroît ». Matthieu rapporte (10:29) qu’on vend deux passereaux pour un sou, et Luc (12:6) qu’on vend cinq passereaux pour deux sous ; il semblerait donc que, lorsqu’on offrait deux sous, un passereau de plus était donné par-dessus le marché, comme ayant si peu de valeur qu’on pouvait le donner avec les quatre autres. Et pourtant, même de ce passereau-là, qui ne valait pas qu’on le comptât dans le marché, Dieu prend soin. Aucun d’eux n’est oublié devant Dieu, et il n’en tombe pas un à terre sans lui. Avec quelle force nous vient alors cette assurance : « Ne craignez donc point: vous valez plus que beaucoup de passereaux ! »

C’est ce que George Müller éprouva. Il lui fut donné désormais de connaître, comme jamais auparavant et comme peu d’autres l’ont jamais appris, combien véritablement l’on peut s’approcher de Dieu comme de celui à qui l’on dit : « O toi, qui écoutes la prière ! » Dieu peut garder ses enfants qui se confient en lui non seulement de la chute, mais même du faux pas ; car, durant toutes ces années qui suivirent et qui embrassèrent la vie de deux générations, il n’y eut aucun recul. Ces précieuses promesses qui, dans la foi et l’espérance, avaient été « saisies » en 1830, furent « retenues fermement » jusqu’à la fin. (Héb. 6:18, 10:23.) Et la fidélité divine se montra un mouillage sûr dans les tempêtes les plus longues et les plus violentes. L’ancre de l’espérance, sûre et solide, qui pénètre au-delà du voile, ne fut jamais arrachée de sa ferme prise en Dieu. M. Müller calculait qu’il pouvait discerner, dans cinquante mille cas, des exaucements distincts à des prières précises ; et dans une multitude de cas où le soin de Dieu ne pouvait être nettement discerné, il était jour après jour comme une présence enveloppante mais invisible, comme une atmosphère de vie et de force.

Le 9 août 1831, Mme Müller mit au monde un enfant mort-né, et demeura gravement malade pendant six semaines. Son mari déplore cependant que son cœur ait été si froid et si charnel, et ses prières souvent si hésitantes et si formalistes ; et il découvre, même derrière son zèle pour Dieu, des dispositions fort peu spirituelles. Il se reproche surtout de n’avoir pas réfléchi plus sérieusement au péril de l’enfantement, afin de prier avec plus de ferveur pour sa femme ; et il vit clairement que la perspective de devenir père n’avait pas été accueillie avec joie comme une bénédiction, mais plutôt comme l’annonce d’un nouveau fardeau et d’une nouvelle entrave dans l’œuvre du Seigneur.

Tandis que cet homme de Dieu met son cœur à nu dans son journal, le lecteur ne peut que sentir que « Comme dans l’eau le visage répond au visage, Ainsi le cœur de l’homme répond au cœur de l’homme. » Combien de serviteurs de Dieu n’ont pas une idée plus élevée du divin privilège d’une paternité sanctifiée ! Une femme et un enfant sont des dons très précieux de Dieu lorsqu’on les reçoit de sa main en réponse à la prière. Non seulement ils ne sont pas des entraves, mais ils sont des aides, très utiles pour préparer un serviteur de Christ à certaines parties de son œuvre pour lesquelles aucune autre préparation n’est aussi appropriée. Ils servent à lui enseigner bien des leçons de la plus haute valeur, et à donner à son caractère une beauté et une aptitude au service beaucoup plus harmonieuses. Et quand on se souvient qu’une pieuse association dans la sainteté et l’utilité peut ainsi être fournie, et surtout une pieuse descendance à travers bien des générations, on verra combien est coupable l’esprit qui traite avec légèreté et mépris le saint mariage et ses fruits dans la postérité. N’oublions pas non plus cette promesse : « Si deux d’entre vous s’accordent sur la terre pour demander une chose quelconque, elle leur sera accordée par mon Père qui est dans les cieux. » (Matth. 18:19.) Le mot grec rendu par « s’accordent » est symphoniser, et suggère une harmonie musicale où les cordes sont accordées dans le même ton et frappées par une main de maître. Considérez quelle bienheureuse préparation à une telle symphonie habituelle dans la prière se trouve dans l’union d’un mari et d’une femme dans le Seigneur ! Ne se peut-il pas que l’Esprit y fasse allusion lorsqu’il invite le mari et la femme à vivre dans l’unité, comme « devant hériter ensemble de la grâce de la vie », et qu’il ajoute : « afin que rien ne vienne faire obstacle à vos prières » ? (1 Pierre 3:7.)

Dieu se servit de cette dure leçon pour le bien durable de George Müller. Il lui montra combien son cœur était ouvert à la puissance subtile de l’égoïsme et de la chair, et combien ce châtiment était nécessaire pour lui enseigner le caractère sacré de la vie conjugale et de la responsabilité de père. Dès lors, il se jugea lui-même, afin de n’être pas « jugé par le Seigneur ». (1 Cor. 11:31.)

Une crise comme la grave maladie de sa femme entraîna beaucoup de dépenses extraordinaires, auxquelles rien n’avait pourvu, non par négligence ou par imprévoyance, mais par principe. M. Müller estimait que mettre en réserve est incompatible avec une pleine confiance en Dieu, qui, en pareil cas, nous renverrait à nos épargnes avant d’exaucer la prière pour de nouvelles ressources. L’expérience, dans cette circonstance critique, justifia sa foi ; car non seulement il fut pourvu à tous les besoins imprévus, mais même aux douceurs et aux fortifiants nécessaires aux malades et aux faibles ; et les deux médecins qui la soignèrent refusèrent gracieusement toute rémunération pour des soins qui s’étendirent sur six semaines. Ainsi le Seigneur donna-t-il plus qu’on n’aurait pu mettre de côté en vue de ce temps d’épreuve, même si l’on avait essayé de le faire.

Ce principe de remettre au soin du Seigneur les besoins à venir, mis en pratique à ce moment-là, lui et sa femme le suivirent fidèlement aussi longtemps qu’ils vécurent et travaillèrent ensemble. L’expérience les affermit dans la conviction qu’une vie de confiance interdit d’amasser des trésors en prévision de besoins imprévus, puisque pour Dieu aucune urgence n’est imprévue et aucun besoin n’est laissé sans provision ; et qu’on peut se confier en lui aussi implicitement pour les besoins extraordinaires que pour notre pain quotidien.

Une autre loi encore, apparentée à celle-ci et profondément enracinée dans les habitudes de vie de M. Müller, fut de ne jamais contracter de dette, que ce fût pour ses besoins personnels ou pour l’œuvre du Seigneur. Cette question fut réglée une fois pour toutes sur des fondements scripturaires (Romains 13:8), et lui et sa femme résolurent de souffrir la faim, s’il le fallait, plutôt que d’acheter quoi que ce soit sans le payer au moment de l’achat. Ainsi ils savaient toujours de combien ils disposaient pour acheter, et ce qui leur restait à donner aux autres ou à employer pour les besoins d’autrui.

Il y avait encore une autre loi de vie inscrite de bonne heure dans le décalogue personnel de M. Müller. Il considérait tout argent qui se trouvait entre ses mains déjà destiné ou affecté à un usage précis comme ne lui appartenant pas pour l’employer, même temporairement, à d’autres fins. Ainsi, bien qu’il fût souvent réduit à l’extrême limite de ses ressources temporelles, il ne tenait aucun compte des fonds de ce genre mis à part pour d’autres dépenses ou dus à d’autres fins. Des milliers de fois, il se trouva dans des difficultés où un tel détournement de fonds pour un temps semblait la seule et la plus facile issue, mais où il ne l’aurait mené qu’à de nouveaux embarras. Ce principe, adopté en connaissance de cause, fut fermement maintenu : ce qui appartient en propre à une branche particulière de l’œuvre, ou a déjà été mis de côté pour un certain usage, même si on l’a encore en main, ne doit pas être compté comme disponible pour aucun autre besoin, si pressant soit-il. La confiance en Dieu implique qu’il connaît si exactement les circonstances qu’il ne nous contraindra à aucun détournement de ce genre. Des erreurs très graves et funestes sont nées, en de telles extrémités, d’un manque de conscience aussi bien que de foi — puiser dans un fonds pour couvrir le découvert d’un autre, en espérant remplacer plus tard ce qu’on a ainsi prélevé. Le président d’un collège bien connu faillit entraîner l’établissement qu’il dirigeait dans la banqueroute, et lui-même dans une ruine morale pire encore, tout cela par suite d’une seule erreur : l’argent donné pour doter certaines chaires avait été employé aux dépenses courantes, jusqu’à ce que la confiance du public fût presque irrémédiablement ébranlée.

Ainsi une vie de foi doit être tout autant une vie de conscience. La foi et la confiance en Dieu, la vérité et la fidélité envers les hommes, marchèrent côte à côte dans ce voyage de la vie, dans un accord ininterrompu.

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