George Müller de Bristol
Derniers regards, en arrière et en avant

Chapitre 26 · 28 min de lecture · 36 min d’écoute

Derniers regards, en arrière et en avant

LE grimpeur de montagne, à l’heure du couchant, jette naturellement un dernier regard prolongé en arrière sur le panorama que lui découvre la hauteur, avant d’entamer sa descente vers la vallée. Et, avant de clore ce volume, nous jetons tout aussi naturellement un regard de plus en arrière sur cette vie singulièrement sainte et utile, afin de puiser dans sa beauté une inspiration nouvelle et d’y apprendre quelques leçons nouvelles de vie sainte et de service désintéressé.

George Müller fut divinement adapté à son œuvre et ajusté en elle, comme la mortaise s’ajuste au tenon, ou comme la tête de l’os s’emboîte dans sa cavité articulaire. Il possédait des aptitudes, à la fois naturelles et dues à la grâce, pour la vie de service à laquelle il était appelé, et ces aptitudes rendirent possible une carrière d’une sainteté et d’un service exceptionnels, grâce à son entier abandon à la volonté de Dieu et à sa foi d’enfant en sa parole.

Trois qualités ou traits de caractère ressortent chez lui de façon très frappante : la vérité, la foi et l’amour. Notre Seigneur enseigna souvent à ses disciples que l’esprit d’enfant est l’âme même de la vie du disciple, et chez l’enfant idéal ces trois traits sont centraux. La vérité est un centre autour duquel gravitent la franchise et la sincérité enfantines, l’authenticité et la simplicité. La foi en est un autre, autour duquel gravitent l’assurance et la confiance, la docilité et l’humilité. L’amour est un autre centre encore, autour duquel se groupent le désintéressement et la générosité, la douceur et la paix de l’esprit. Chez l’enfant type ou parfait, toutes ces belles qualités coexisteraient donc, et c’est dans la mesure où elles se trouvent chez un disciple qu’il est digne d’être appelé un enfant de Dieu.

Chez M. Müller, ces traits se trouvaient tous réunis à un degré qu’on rencontre très rarement chez un seul homme, et ce fait suffit à expliquer sa remarquable ressemblance avec Christ et sa fécondité au service de Dieu et des hommes. Aucun portrait de lui tracé à la plume qui ne mettrait pas ces traits en grand relief ne saurait être ni exact dans le dessin ni chaud dans le coloris. Il est difficile d’en exagérer l’importance pour ce que George Müller fut et fit.

La vérité est la pierre angulaire de toute excellence, car sans elle rien d’autre n’est vrai, authentique ni réel. Dès l’heure de sa conversion, sa véracité devint de plus en plus dominante et manifeste. En fait, il y avait chez lui une exactitude scrupuleuse qui semblait parfois superflue. On sourit de la précision mathématique avec laquelle il énonce les faits, donnant les années, les jours et les heures écoulés depuis qu’il fut amené à la connaissance de Dieu, ou depuis qu’il commença à prier pour tel objet ; et les livres, shillings, pence, demi-pence et même farthings qui forment la somme totale dépensée pour un but donné. Nous voyons la même exactitude consciencieuse dans les déclarations répétées, qu’il s’agisse de principes ou d’événements, que nous rencontrons dans son journal, et où souvent pas un mot n’est changé. Mais tout cela a sa signification. Cela inspire une confiance absolue dans le récit des voies du Seigneur.

D’abord, parce que cela montre que l’auteur s’est discipliné à l’exactitude dans ses affirmations. Bien des faussetés ne sont pas des mensonges intentionnels, mais des inexactitudes involontaires. Trois de nos facultés humaines influent puissamment sur notre véracité : l’une est la mémoire, une autre l’imagination, et une autre la conscience. La mémoire prend note des faits, l’imagination colore les faits de fantaisies, et la conscience applique le sens moral à démêler le réel de l’irréel. Là où la conscience n’est pas sensible et souveraine, la mémoire et l’imagination se confondront au point que les faits et les fantaisies ne pourront plus être séparés. On laissera l’imagination revêtir les événements et les expériences tantôt d’une auréole de gloire, tantôt d’un nuage de préjugés, si bien que le narrateur racontera constamment, non ce qu’il voit clairement écrit dans le livre de son souvenir, mais ce qu’il contemple peint sur la toile de sa propre imagination. L’exactitude sera, à demi inconsciemment peut-être, sacrifiée à ses propres imaginations ; il exagérera ou dépréciera — selon que ses impulsions le mèneront ; et un homme qui ne mentirait pas délibérément peut ainsi être habituellement indigne de confiance : vous ne pouvez dire, et souvent il ne peut dire lui-même, ce que serait la vérité exacte une fois dissipée toute l’irréalité dont elle a été ainsi revêtue, comme se dissipent les nuées pourpres et dorées autour d’une montagne, laissant voir la crête de roc nu, telle qu’elle est en elle-même.

George Müller sentait l’immense importance d’une affirmation exacte. C’est pourquoi il s’astreignit à l’exactitude. La conscience présidait à son récit, et exigeait que tout le reste fût scrupuleusement sacrifié à la véracité. Mais, plus encore, Dieu fit de lui, en un sens, un homme sans imagination — relativement exempt des tentations d’un tempérament enthousiaste. Il était mathématicien plutôt que poète, artisan plutôt qu’artiste, et il ne voyait pas les choses revêtues d’une fausse auréole. Il était réfléchi, non impulsif ; calme et non excitable. Il pesait naturellement chaque mot avant de parler, et examinait chaque affirmation avant de lui donner forme par la plume ou par la parole. Et c’est pourquoi les qualités mêmes qui, aux yeux de certains, peuvent rendre son récit dépourvu de charme, et même d’un prosaïsme rebutant, ajoutent à sa valeur comme exposé des faits simple, consciencieux, sans imagination, sans fard et digne de confiance. Si un homme d’un esprit plus poétique avait écrit ce journal, le lecteur se serait constamment et inconsciemment surpris à faire la part de l’enthousiasme de l’auteur, rabattant des faits à cause du coloris de l’imagination. Le récit aurait pu être plus agréable à lire, mais il n’aurait pas été aussi sûr ; et, dans cette histoire des voies du Seigneur, rien n’était aussi indispensable que la vérité exacte. Elle serait relativement sans valeur, si elle n’était pas irréfutable. Le Seigneur forma l’homme qui vécut cette vie de foi et de prière et qui en écrivit l’histoire de manière à inspirer confiance, si bien que même les sceptiques et les douteurs sentaient qu’ils lisaient, non un roman ou un poème, mais une histoire.

La foi fut le deuxième de ces traits centraux chez George Müller, et elle fut purement le produit de la grâce. Il nous est dit, dans cette première grande leçon de l’Écriture sur la foi (Genèse 15:6), qu’Abram crut à Jéhovah — littéralement, qu’il dit Amen à Jéhovah. Le mot « Amen » ne signifie pas « Qu’il en soit ainsi », mais plutôt « il en sera ainsi ». La parole du Seigneur vint à Abram, disant que ceci « ne sera pas », mais que cela « sera » ; et Abram dit simplement, de tout son cœur : « Amen » — « il en sera comme Dieu l’a dit ». Et Paul semble imiter la foi d’Abram lorsque, lors du naufrage près de Malte, il dit : « j’ai cette confiance en Dieu qu’il en sera comme il m’a été dit. » C’est là la foi dans son exercice le plus simple, et ce fut la foi de George Müller. Il trouvait la parole du Seigneur dans son Livre béni, une parole de promesse nouvelle pour chaque nouvelle crise d’épreuve ou de besoin ; il posait le doigt sur le passage même, puis levait les yeux vers Dieu et disait : « Tu as parlé. Je crois. » Persuadé de la vérité infaillible de Dieu, il se reposait sur sa parole avec une foi inébranlable, et par conséquent il était en paix.

Rien n’est plus frappant, dans toute la carrière de cet homme de Dieu, qui s’étend sur soixante-cinq années, que la constance de sa foi et la fermeté qu’elle donna à tout son caractère. Avoir une parole de Dieu lui suffisait. Il bâtissait sur elle, et, quand les torrents venaient et se jetaient contre cette maison, comment eût-elle pu tomber ! Il ne fut jamais confondu ni contraint de fuir. Le tremblement de terre même peut ébranler la terre et le ciel, mais il laisse le vrai croyant héritier d’un royaume inébranlable ; car le but de tout ébranlement de ce genre est d’ôter ce qui peut être ébranlé, afin que les choses inébranlables subsistent.

Si M. Müller eut une grande mission, ce ne fut pas de fonder une institution mondiale d’aucune sorte, si utile fût-elle pour répandre des Bibles, des livres et des traités, ou pour loger et nourrir des milliers d’orphelins, ou pour établir des écoles chrétiennes et aider des ouvriers missionnaires. Sa mission principale fut d’enseigner aux hommes qu’on peut se fier sans crainte à la parole de Dieu, se reposer implicitement sur tout ce qu’il a dit, et obéir explicitement à tout ce qu’il a ordonné ; que la prière offerte avec foi, s’appuyant sur sa promesse et sur l’intercession de son Fils bien-aimé, n’est jamais offerte en vain ; et que la vie vécue par la foi est une marche avec Dieu, tout juste au-dehors des portes mêmes du ciel.

L’amour, le troisième de cette trinité de grâces, fut l’autre grand secret et la grande leçon de cette vie. Et qu’est-ce que l’amour ? Non pas seulement une affection complaisante pour ce qui est aimable, laquelle n’est souvent qu’un plaisir à demi égoïste pris à la société et à la compagnie de ceux qui nous aiment. L’amour est le principe du désintéressement : l’amour « ne cherche point son intérêt » ; il est la préférence donnée au plaisir et au profit d’autrui sur les nôtres, et c’est pourquoi il s’exerce envers les ingrats et ceux qui ne sont pas aimables, afin de les élever à un niveau plus haut. Un tel amour est bienveillance plutôt que complaisance, et ainsi il est « de Dieu », car il est bon pour les ingrats et pour les méchants : et quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu. Un tel amour est obéissance à un principe de désintéressement, et rend le sacrifice de soi habituel et même naturel. Tandis que la devise de Satan est « Épargne-toi ! », celle de Christ est « Renonce à toi-même ! » La réprimande la plus sévère que notre Seigneur ait jamais adressée fut celle qu’il fit à Pierre lorsque celui-ci devint un Satan en conseillant à son Maître d’adopter la maxime de Satan.* Paul nous ordonne : « Souviens-toi de Jésus-Christ »,† et Pierre : « Suivez ses traces. »‡ Si nous cherchons le sens le plus intime de ces deux brèves devises, nous trouverons que, dans le caractère de Jésus-Christ, rien n’était plus frappant que l’obéissance de la foi et l’abandon de soi à Dieu ; et, dans sa carrière, qu’il nous est ordonné de suivre, le renoncement de l’amour, ou le sacrifice de soi pour l’homme. Le sarcasme était sublimement vrai : « Il a sauvé les autres, et il ne peut se sauver lui-même! » ; c’est parce qu’il sauvait les autres qu’il ne pouvait se sauver lui-même. La semence doit renoncer à sa propre vie pour l’amour de la récolte ; et celui qui veut être la vie des autres doit, comme son Seigneur, consentir à mourir.

* Matth. 16.

† 2 Tim. 2 (grec).

‡ 1 Pi. 2:21.

Voilà le véritable sens de ce commandement : « qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge de sa croix ». Le renoncement à soi ne consiste pas à retrancher une jouissance ici ou là, mais à mettre la cognée à la racine de l’arbre du moi, dont toutes les jouissances ne sont que des branches plus ou moins grandes. La propre justice et la confiance en soi, la recherche de soi et la complaisance en soi, la volonté propre, la défense de soi, la gloire de soi — ce ne sont là que quelques-unes des innombrables branches de cet arbre profondément enraciné. Et qu’importe qu’on en coupe une ou plusieurs, si l’émondage de quelques branches seulement ne fait que refouler la vie du moi dans d’autres, où elle se développe plus vigoureusement ?

Et qu’est-ce que porter sa croix ? Nous parlons de nos « croix » — mais la parole de Dieu n’emploie jamais ce mot au pluriel, car il n’y a qu’une croix — la croix sur laquelle la vie du moi est crucifiée, la croix du renoncement volontaire à soi-même. Comment Christ en vint-il à la croix ? Nous lisons dans l’épître aux Philippiens les sept degrés de sa descente du ciel au Calvaire. Il possédait tout ce que le Fils de Dieu lui-même pouvait tenir pour précieux, jusqu’au partage effectif et égal de la gloire de Dieu. Et pourtant, pour l’amour de l’homme, que fit-il ? Il ne retint pas même son égalité avec Dieu ; il se dépouilla lui-même, prit la forme d’un serviteur, fut fait à la ressemblance de l’humanité déchue ; plus encore, il s’humilia lui-même, même en tant qu’homme, s’identifiant à notre pauvreté, à notre misère et à notre péché ; il accepta la mort pour l’amour de nous, et cela, la mort d’ignominie sur le bois de malédiction. Chaque pas fut une descente, jusqu’à ce que celui qui avait été adoré par les anges fût insulté par des brigands, et que la couronne de gloire fît place à la couronne d’épines ! Voilà ce que la croix signifia pour lui. Et il dit : « Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive. » Cette croix ne nous est pas imposée comme le sont bien des petites contrariétés et épreuves que nous appelons « nos croix » ; elle est prise par nous, dans un sacrifice volontaire de nous-mêmes pour l’amour de lui. Nous choisissons l’abnégation, nous choisissons de perdre notre vie en sacrifice afin de la retrouver dans le service. C’est là l’oubli de soi propre à l’amour. Et M. Müller l’a illustré. Dès l’heure où il commença à servir le Crucifié, il entra de plus en plus pleinement dans la communion de ses souffrances, cherchant à devenir conforme à lui dans sa mort. Il renonça à la recherche de la fortune et de la renommée ; il rompit avec le monde, ses pièges et ses joies ; il se sépara même de ses pratiques douteuses ; il éprouva par la parole de Dieu jusqu’aux traditions et aux coutumes ecclésiastiques, et, pas à pas, se conforma au modèle montré dans cette parole. Chacun de ces pas était un nouveau renoncement, mais c’était le suivre. Il choisit la pauvreté volontaire afin que d’autres fussent riches, et la perte volontaire afin que d’autres eussent du gain. Sa vie fut un long effort pour bénir autrui, pour être le canal par lequel la vérité, l’amour et la grâce de Dieu parviendraient aux autres. Comme Paul, il se réjouissait de souffrir ainsi pour autrui, parce qu’ainsi il achevait en sa chair ce qui manque aux souffrances de Christ, pour son corps, qui est l’Église.* Et si l’on ne tient pas compte du sacrifice volontaire de l’Amour, la vie de George Müller demeurera une énigme. La fidélité à la vérité, l’obéissance de la foi, le sacrifice de l’amour — voilà la triple clef qui nous ouvre toutes les chambres closes de cette vie ; et cette clef ouvrira, en un autre sens, toute autre vie à l’entrée de Dieu, et lui présentera une porte ouverte sur tous les domaines de l’être. George Müller n’avait aucun monopole de la vie sainte et du service saint. Il suivit son Seigneur, à la fois dans l’abandon de soi à la volonté de Dieu et dans le sacrifice de soi pour le bien de l’homme, et c’est en cela que résidait tout son secret.

* Col. 1:24.

À quelqu’un qui lui demandait le secret de son service, il dit : « Il y eut un jour où je mourus, où je mourus entièrement » ; et, tout en parlant, il se courbait de plus en plus bas, jusqu’à toucher presque le plancher — « mort à George Müller, à ses opinions, ses préférences, ses goûts et sa volonté — mort au monde, à son approbation ou à sa censure — mort à l’approbation ou au blâme même de mes frères et de mes amis — et depuis lors je n’ai cherché qu’à me présenter devant Dieu comme un homme éprouvé. »

Quand George Müller se confia au sang pour son salut, il prit la position d’Abel ; quand il entreprit une marche consacrée, il prit celle d’Énoch ; quand il entra en communion avec Dieu pour l’œuvre de sa vie, il se tint aux côtés de Noé ; quand il se reposa uniquement sur la parole de Dieu, il ne fit qu’un avec Abraham ; et quand il mourut à lui-même et au monde, il atteignit l’abandon de soi de Moïse.

Les qualités divines de ce grand homme de bien ne l’empêchaient nullement d’être un homme. Sa séparation pour Dieu n’impliquait aucun isolement contre nature à l’égard de ses semblables. Comme Térence, il pouvait dire : « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger. » Pour être bien connu, M. Müller avait besoin d’être connu dans sa vie quotidienne, simple, domestique. J’eus le privilège de le rencontrer souvent, et dans son propre appartement à la maison des orphelins no 3. Sa chambre était de dimensions moyennes, meublée avec soin mais simplement : une table et des chaises, un canapé et un bureau, etc. Sa Bible était presque toujours ouverte, comme un livre auquel il recourait sans cesse.

Il était de haute taille et mince, toujours vêtu avec soin, très droit, et sa démarche était ferme et vigoureuse. Son visage, au repos, aurait pu paraître sévère, n’eût été le sourire qui illuminait si habituellement ses yeux et se jouait sur ses traits qu’il en avait laissé l’empreinte dans les lignes de son visage. Ses manières étaient d’une courtoisie simple et d’une dignité sans apprêt : personne, en sa présence, n’aurait eu envie de vaines frivolités, et il y avait en lui un certain air indéfinissable d’autorité et de majesté qui faisait penser à un prince de naissance ; et pourtant à tout cela se mêlait une simplicité si enfantine que les enfants mêmes se sentaient à l’aise avec lui. Dans son langage, il ne perdit jamais tout à fait cette particularité étrangère qu’on appelle l’accent, et il parlait toujours avec une articulation lente et mesurée, comme si une double garde veillait sur la porte de ses lèvres. Chez lui, ce membre indocile, la langue, avait été dompté par le Saint-Esprit, et il portait cette marque de ce que Jacques appelle « un homme parfait, capable de tenir tout son corps en bride ».

Ceux qui le connaissaient peu et ne le voyaient que dans ses moments graves auraient pu le croire dépourvu de cette qualité si particulièrement humaine, l’humour. Mais il n’était ni un ascète ni privé de cette faculté d’apprécier innocemment le comique, ni de ce vif plaisir que procure une bonne histoire, qui semblent essentiels à un homme complet. Sa disposition habituelle était la gravité, mais il goûtait une plaisanterie exempte de toute souillure et sans aiguillon pour autrui. À ceux qu’il connaissait et aimait le mieux, il se montrait tel qu’il était, dans ses moments enjoués, — comme lorsque, à Ilfracombe, gravissant avec sa femme et d’autres personnes les hauteurs qui dominent la mer, il marcha un peu en avant, s’assit jusqu’à ce que les autres l’eussent rejoint, puis, à peine s’étaient-ils assis, se leva et dit tranquillement : « Eh bien, nous nous sommes bien reposés ; continuons. » Ce seul exemple peut suffire à montrer que sa communion de sentiments avec son divin Maître ne diminuait ni n’entravait sa pleine sympathie pour les hommes. Elle doit être bien défectueuse, la piété qui dresse une barrière entre une âme sainte et tout ce qui touche à l’humanité. Celui qui nous a choisis du milieu du monde nous y a renvoyés, pour y trouver notre sphère de service ; et, pour un tel service, nous devons rester en contact étroit et vivant avec les êtres humains, comme le fit notre divin Seigneur lui-même.

Le service de Dieu était chez George Müller une passion. Au mois de mai 1897, on le persuada de prendre à Huntly un peu de repos, loin de son travail quotidien et constant dans les maisons d’orphelins. Le soir de son arrivée, il demanda : Quelles occasions y a-t-il ici de servir le Seigneur ? Lorsqu’on lui fit observer qu’il venait de quitter un travail continu et que c’était un temps de repos, il répondit que, étant maintenant libéré de ses travaux habituels, il sentait qu’il devait s’occuper d’une autre manière au service du Seigneur, le glorifier étant le but de sa vie. On organisa donc des réunions, et il prêcha à Huntly et à Teignmouth.

Tandis que nous jetons ce dernier regard en arrière sur cette vie d’une sainteté et d’un service singuliers, une leçon semble écrite à travers elle en lettres indubitables : LA PRIÈRE QUI L’EMPORTE. Si une vie humaine consacrée est un exemple dont Dieu se sert pour nous enseigner la philosophie de la vie sainte, alors cet homme devait nous montrer comment la prière, offerte avec une foi simple, a puissance auprès de Dieu.

Un paragraphe de l’Écriture présente de façon frappante la vérité que l’épître vivante qu’était George Müller met en relief et illustre ; il se trouve en Jacques 5:16-18 :

« La prière fervente du juste a une grande efficace » : telle est la phrase qui ouvre le paragraphe. Aucune traduction ne lui a jamais rendu justice. Rotherham la rend ainsi : « Elle peut beaucoup, la supplication d’un juste, agissant intérieurement. » La version révisée traduit : « peut beaucoup par son action ». La difficulté de traduire ne tient pas à l’obscurité, mais à la plénitude du sens de l’original. Il y a ici un participe moyen grec (ενεργουμενη), qui peut indiquer « soit la cause, soit le moment de l’efficacité de la prière », et peut signifier : par son action, ou pendant qu’elle agit activement. L’idée est qu’une telle prière possède une énergie surnaturelle. Peut-être la meilleure clef du sens de ces dix mots est-elle de les interpréter à la lumière du paragraphe entier :

« Élie était un homme de la même nature que nous: il pria avec instance pour qu’il ne plût point, et il ne tomba point de pluie sur la terre pendant trois ans et six mois. Puis il pria de nouveau, et le ciel donna de la pluie, et la terre produisit son fruit. »

Deux choses nous sont ici clairement présentées : premièrement, qu’Élie n’était qu’un homme, de même nature que les autres hommes et sujet à toutes les fragilités et infirmités humaines ; et, secondement, que cet homme fut une telle puissance parce qu’il était un homme de prière : il pria avec instance ; littéralement « il pria par la prière » ; il pria habituellement et avec importunité. Nul ne peut lire la courte histoire d’Élie telle que la donne la parole de Dieu sans voir qu’il était un homme comme nous. Sous le genêt du doute et de l’abattement, il se plaignit de son sort et demanda la mort. Dans la caverne d’un désespoir maladif, il fallut, pour le rejoindre et le soumettre, la vision de Dieu et le murmure doux et léger. Il était tout semblable aux autres hommes. Ce n’est donc pas parce qu’il était au-dessus des folies et des fragilités humaines, mais parce qu’il y était sujet, qu’il nous est proposé comme un exemple encourageant de la puissance qui l’emporte dans la prière. Il saisit le Bras tout-puissant parce qu’il était faible, et il le garda saisi parce que lâcher prise eût été laisser triompher la faiblesse. Néanmoins, cet homme, par la prière seule, ferma les écluses du ciel pendant trois ans et demi, puis, avec la même clef, les ouvrit. Oui, cet homme éprouva le sens de ces paroles merveilleuses : « commandez-moi au sujet de l’œuvre de mes mains ». (Ésaïe 45:11.) Dieu plaça pour un temps les forces de la nature sous l’empire de la prière de ce seul homme — un mortel fragile, faible et insensé ferma et ouvrit les sources des eaux, parce qu’il tenait la clef de Dieu.

George Müller fut simplement un autre Élie. Comme lui, homme sujet à toutes les infirmités humaines, il eut ses accès d’abattement et de murmure, de défiance et d’inconstance ; mais il pria et persévéra dans la prière. Il niait être un faiseur de miracles, en tout sens qui impliquerait une élévation de caractère et de dons au-dessus des autres disciples, comme s’il était un saint spécialement privilégié ; mais, en un sens, il était un faiseur de miracles, si l’on entend par là qu’il accomplit des merveilles impossibles à l’homme naturel et charnel. À Dieu tout est possible, et tout est déclaré possible à celui qui croit. Dieu voulut que George Müller, partout où son œuvre a été vue ou son histoire est lue, fût une réprimande permanente adressée à l’impuissance pratique du disciple moyen. Tandis que les hommes se demandent si la prière peut accomplir des merveilles semblables à celles d’autrefois, voici un homme qui répond à la question par la logique irréfutable des faits. L’impuissance signifie toujours l’absence de prière. Il n’est pas nécessaire que nous soyons parfaits au point d’être sans péché, ni élevés à une dignité spéciale de privilège et de dons, pour manier cette arme merveilleuse de la puissance auprès de Dieu ; mais il est nécessaire que nous soyons des hommes et des femmes de prière — d’une prière habituelle, croyante et importune.

George Müller ne jugeait rien de trop petit pour être un sujet de prière, parce que rien n’est trop petit pour être l’objet des soins de Dieu. S’il compte nos cheveux, remarque la chute d’un passereau et revêt l’herbe des champs, rien de ce qui touche ses enfants n’est indigne de sa tendre pensée. Dans toute circonstance pressante, son unique recours était de porter son besoin à son Père. Lorsque, en 1858, un legs de cinq cents livres, après quatorze mois devant la chancellerie, n’était toujours pas payé, il supplia le Seigneur de faire en sorte que cet argent lui fût bientôt remis ; et, par la prière, il fit sortir ce legs des liens de la chancellerie, comme la prière avait, bien longtemps auparavant, fait sortir Pierre de prison. L’argent fut payé contre toute vraisemblance humaine, et avec intérêts à quatre pour cent. Quand de grands dons lui étaient offerts, il demandait dans la prière la grâce de savoir s’il devait les accepter ou les refuser, afin qu’aucune somme ne fût saisie avec avidité pour elle-même ; et il priait pour que, si un don ne pouvait être accepté sans qu’on se soumît à des conditions déshonorantes pour Dieu, il pût être refusé avec tant de grâce, d’amour, d’humilité et pourtant de fermeté, que la manière dont il était refusé et rendu montrât qu’il agissait, non pour son propre compte, mais en serviteur placé sous l’autorité d’un Maître plus haut.

Ce sont là des affaires plus graves, qui pouvaient bien être portées à Dieu pour obtenir direction et secours. Mais George Müller ne s’arrêtait pas là. Dans les affaires moindres, jusqu’aux plus petites, il recherchait et recevait le même secours. Son plus vieil ami, Robert C. Chapman, de Barnstaple, rapporta à l’auteur le simple trait que voici :

Aux premiers jours de son amour pour Christ, rendant visite à un ami et le voyant tailler une plume d’oie, il lui dit : « Frère H——, priez-vous Dieu quand vous taillez votre plume ? » La réponse fut : « Il serait bon de le faire, mais je ne puis dire que je prie quand je taille ma plume. » Le frère Müller répliqua : « Moi, je le fais toujours, et ainsi je taille ma plume beaucoup mieux. »

Tandis que nous jetons ce dernier regard en arrière sur cet homme de Dieu, sept qualités frappantes ressortent en lui, dont la réunion fit de lui ce qu’il fut : une droiture sans tache, une simplicité d’enfant, une précision d’homme d’affaires, la ténacité dans le dessein, la hardiesse de la foi, la prière habituelle et un joyeux abandon de soi. Sa vie sainte était la condition nécessaire de son service abondant, comme le suggère si bien, semble-t-il, le dix-septième verset du quatre-vingt-dixième psaume :

« Que la beauté de l’Éternel, notre Dieu, soit sur nous, Et affermis pour nous l’ouvrage de nos mains ! »

Comment l’œuvre de nos mains peut-elle être vraiment affermie par la bénédiction de notre Seigneur, si sa beauté n’est pas aussi sur nous — la beauté de sa sainteté, qui transforme nos vies et témoigne de son œuvre en nous ?

Voilà pour le regard en arrière. Nous ne devons pas terminer sans un regard en avant aussi. Il y a deux paroles remarquables de notre Seigneur qui se complètent l’une l’autre et qu’il faut placer côte à côte :

« Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive. »

« Si quelqu’un me sert, qu’il me suive; et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, le Père l’honorera. »

L’une présente la croix, l’autre la couronne ; l’une le renoncement, l’autre la compensation. Dans les deux cas, c’est : « qu’il me suive » ; mais dans le second de ces passages, suivre Christ va plus loin que la croix du Calvaire ; cela s’étend, à travers le sépulcre, jusqu’à la Vie de la résurrection, à la sainte Marche de quarante jours dans l’Esprit, à l’Ascension dans les lieux célestes, à la séance à la Droite de Dieu, à la Réapparition lors de son second avènement, et à la communion de son Règne final dans la gloire. Et deux compensations sont particulièrement mises en relief : d’abord, la Demeure éternelle avec Christ ; et, ensuite, l’Honneur suprême venant du Père. Trop souvent nous ne regardons qu’à la croix et à la crucifixion, et ainsi nous ne voyons notre vie en Christ que dans son union avec lui dans la souffrance et le service ; nous avons besoin de regarder au-delà et de voir notre union avec lui dans la rétribution et la récompense, si nous voulons avoir une vue complète de sa promesse et de notre perspective. Le renoncement à soi n’est pas tant un appauvrissement qu’un ajournement : nous faisons le sacrifice d’un bien présent en vue d’un bien futur et plus grand. Notre Seigneur lui-même fut fortifié pour souffrir la croix et mépriser l’ignominie par la joie qui lui était réservée et par la gloire de sa victoire finale. S’il y eut sept degrés de descente dans l’humiliation, il y en a sept de montée dans l’exaltation, jusqu’à ce que, sous ses pieds, tout genou fléchisse en hommage et que toute langue confesse sa souveraineté universelle. Celui qui est descendu, c’est le même qui est monté au-dessus de tous les cieux, afin de remplir toutes choses.

George Müller regarda comme une perte tout ce que les hommes regardent comme un gain, mais ce fut à cause de l’excellence de la connaissance de Jésus, son Seigneur. Il renonça à tout et regarda toutes choses comme de la boue, mais ce fut afin de gagner Christ, et d’être trouvé en lui ; afin de le connaître, et non seulement la communion de ses souffrances et la conformité à sa mort, mais la puissance de sa résurrection, la conformité à sa vie et la communion de sa gloire. Il laissa derrière lui tout ce que le monde estime, mais il se porta vers ce qui est en avant et courut vers le but, pour remporter le prix de la vocation céleste de Dieu en Jésus-Christ. « Nous tous donc qui sommes parfaits, ayons cette même pensée. »

Quand le Seigneur Jésus était sur la terre, il y avait un disciple qu’il aimait, qui aussi reposait sur sa poitrine, occupant la place de faveur qu’un seul pouvait tenir. Mais maintenant qu’il est au ciel, chaque disciple peut être le bien-aimé, occuper la place de faveur et reposer sur son sein. Il n’y a aucun monopole exclusif de privilège et de bénédiction. Celui qui le suit de près et demeure en lui connaît la proximité particulière du contact, l’honneur de l’intimité, qui sont réservés à ceux qui sont les appelés, les élus et les fidèles, et qui suivent l’agneau partout où il va. Les serviteurs de Dieu qui renoncent à eux-mêmes sont en route vers la perfection finale sept fois accomplie, demeurant auprès de lui et couronnés d’honneur :
« Il n’y aura plus d’anathème.
Le trône de Dieu et de l’agneau sera dans la ville;
ses serviteurs le serviront
et verront sa face,
et son nom sera sur leurs fronts.
Il n’y aura plus de nuit;
Et ils régneront aux siècles des siècles. »
Amen !

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