Tout par grâce ·La crainte de la chute finale

Chapitre 17 · 10 min de lecture

La crainte de la chute finale

UNE CRAINTE OBSCURE hante l’esprit de beaucoup de ceux qui viennent à Christ ; ils redoutent de ne pas persévérer jusqu’à la fin. J’ai entendu celui qui cherche dire : « Si je jetais mon âme sur Jésus, peut-être finirais-je malgré tout par retomber dans la perdition. J’ai déjà éprouvé de bons sentiments, et ils se sont éteints. Ma bonté a été comme la nuée du matin, comme la rosée qui bientôt se dissipe. Elle est venue soudainement, a duré un temps, a beaucoup promis, puis s’est évanouie. »

Je crois que cette crainte est souvent le père du fait ; et que quelques-uns qui ont eu peur de se confier à Christ pour tout le temps et pour toute l’éternité ont échoué parce qu’ils n’avaient qu’une foi passagère, qui n’allait jamais assez loin pour les sauver. Ils partaient en se confiant à Jésus dans une certaine mesure, mais en comptant sur eux-mêmes pour la persévérance et la continuité dans le chemin du ciel ; ainsi partaient-ils de travers et, par une conséquence naturelle, ne tardaient-ils pas à revenir en arrière. Si nous nous confions à nous-mêmes pour tenir ferme, nous ne tiendrons pas. Quand même nous nous reposerions en Jésus pour une partie de notre salut, nous échouerons si nous nous confions à nous-mêmes pour quoi que ce soit. Aucune chaîne n’est plus forte que son maillon le plus faible : si Jésus est notre espérance pour tout, excepté une seule chose, nous échouerons entièrement, car sur ce seul point nous serons réduits à néant. Je ne doute nullement qu’une erreur au sujet de la persévérance des saints ait empêché la persévérance de beaucoup qui couraient bien. Qu’est-ce qui les a arrêtés, pour qu’ils ne continuassent pas à courir ? Ils se confiaient à eux-mêmes pour cette course, et ainsi ils se sont arrêtés court. Garde-toi de mêler tant soit peu de toi-même au mortier avec lequel tu bâtis, sinon tu en feras un mortier sans liant, et les pierres ne tiendront pas ensemble. Si tu regardes à Christ pour tes commencements, garde-toi de regarder à toi-même pour tes fins. Il est l’Alpha. Veille à faire de lui aussi l’Oméga. Si tu commences par l’Esprit, tu ne dois pas espérer être rendu parfait par la chair. Commence comme tu entends continuer, et continue comme tu as commencé, et que le Seigneur soit tout en tous pour toi. Oh ! que Dieu, le Saint-Esprit, nous donne une idée bien claire de la source d’où doit venir la force par laquelle nous serons gardés jusqu’au jour de l’avènement de notre Seigneur !

Voici ce que Paul dit un jour à ce sujet lorsqu’il écrivait aux Corinthiens :

Il vous affermira aussi jusqu’à la fin, pour que vous soyez irréprochables au jour de notre Seigneur Jésus-Christ. Dieu est fidèle, lui qui vous a appelés à la communion de son Fils, Jésus-Christ notre Seigneur (1 Corinthiens 1:8, 9).

Ce langage admet en silence un grand besoin, en nous disant comment il y est pourvu. Partout où le Seigneur pourvoit, nous sommes bien assurés qu’il y avait là un besoin, car nul superflu n’encombre l’alliance de la grâce. Des boucliers d’or étaient suspendus dans les cours de Salomon, qui ne servaient jamais ; mais il n’y en a point de tels dans l’arsenal de Dieu. Ce que Dieu a préparé, nous en aurons sûrement besoin. Entre cette heure et la consommation de toutes choses, chaque promesse de Dieu et chaque provision de l’alliance de la grâce sera mise à contribution. Le besoin urgent de l’âme croyante, c’est l’affermissement, la continuité, la persévérance finale, la préservation jusqu’à la fin. Telle est la grande nécessité des croyants les plus avancés, car Paul écrivait à des saints de Corinthe, hommes d’un rang élevé, dont il pouvait dire : « Je rends à mon Dieu de continuelles actions de grâces à votre sujet, pour la grâce de Dieu qui vous a été accordée en Jésus-Christ. » Ce sont précisément ces hommes-là qui sentent le plus assurément qu’ils ont chaque jour besoin d’une grâce nouvelle s’ils veulent tenir ferme, tenir bon et sortir vainqueurs à la fin. Si vous n’étiez pas des saints, vous n’auriez pas de grâce, et vous ne sentiriez aucun besoin de plus de grâce ; mais parce que vous êtes des hommes de Dieu, vous ressentez les exigences quotidiennes de la vie spirituelle. La statue de marbre n’a besoin d’aucune nourriture ; mais l’homme vivant a faim et soif, et il se réjouit de ce que son pain et son eau lui sont assurés, car autrement il défaillirait certainement en chemin. Les besoins personnels du croyant rendent inévitable qu’il puise chaque jour à la grande source de tous les approvisionnements ; car que pourrait-il faire s’il ne pouvait recourir à son Dieu ?

Cela est vrai des plus doués parmi les saints — de ces hommes de Corinthe qui étaient enrichis de toute parole et de toute connaissance. Ils avaient besoin d’être affermis jusqu’à la fin, sans quoi leurs dons et leurs acquis auraient causé leur ruine. Si nous avions les langues des hommes et des anges, mais que nous ne recevions pas une grâce nouvelle, où en serions-nous ? Si nous avions toute l’expérience jusqu’à devenir des pères dans l’Église — si nous avions été instruits de Dieu au point de comprendre tous les mystères — nous ne pourrions cependant vivre un seul jour sans que la vie divine coule en nous depuis notre Chef d’alliance. Comment pourrions-nous espérer tenir ferme une seule heure, à plus forte raison toute une vie, si le Seigneur ne nous soutenait ? Celui qui a commencé en nous la bonne œuvre doit l’achever jusqu’au jour de Christ, sinon elle se révélera un échec douloureux.

Cette grande nécessité vient en grande partie de nous-mêmes. Chez quelques-uns règne une crainte pénible de ne pas persévérer dans la grâce, parce qu’ils connaissent leur propre inconstance. Certaines personnes sont naturellement instables. Quelques hommes sont par nature conservateurs, pour ne pas dire obstinés ; mais d’autres sont tout aussi naturellement changeants et volages. Comme des papillons, ils voltigent de fleur en fleur, jusqu’à visiter toutes les beautés du jardin sans se poser sur aucune. Ils ne restent jamais assez longtemps au même endroit pour faire quelque bien ; pas même dans leurs affaires ni dans leurs travaux intellectuels. De telles personnes peuvent bien craindre que dix, vingt, trente, quarante, peut-être cinquante années d’une vigilance religieuse continuelle ne soient beaucoup trop pour elles. Nous voyons des hommes s’attacher d’abord à une Église, puis à une autre, jusqu’à parcourir toute la rose des vents. Ils sont tour à tour tout et ne demeurent longtemps rien. Ceux-là ont doublement besoin de prier pour être divinement affermis, et pour être rendus non seulement fermes mais inébranlables, sinon on ne les trouvera pas « travaillant de mieux en mieux à l’œuvre du Seigneur ».

Nous tous, même si nous n’avons aucune tentation constitutionnelle à l’inconstance, devons sentir notre propre faiblesse si nous sommes réellement vivifiés de Dieu. Cher lecteur, ne trouves-tu pas en un seul jour de quoi te faire trébucher ? Toi qui désires marcher dans une sainteté parfaite, comme je l’espère de toi ; toi qui t’es proposé un idéal élevé de ce que doit être un chrétien — ne trouves-tu pas qu’avant même que le couvert du déjeuner ne soit desservi, tu as montré assez de folie pour avoir honte de toi-même ? Si nous nous enfermions dans la cellule solitaire d’un ermite, la tentation nous suivrait ; car tant que nous ne pouvons échapper à nous-mêmes, nous ne pouvons échapper aux incitations au péché. Il y a au-dedans de nos cœurs quelque chose qui doit nous rendre vigilants et humbles devant Dieu. S’il ne nous affermit pas, nous sommes si faibles que nous trébucherons et tomberons ; non renversés par un ennemi, mais par notre propre insouciance. Seigneur, sois notre force. Nous ne sommes que faiblesse même.

En outre, il y a la lassitude qui vient d’une longue vie. Lorsque nous commençons notre profession chrétienne, nous prenons le vol comme les aigles ; plus loin, nous courons sans nous lasser ; mais dans nos jours les meilleurs et les plus vrais, nous marchons sans nous fatiguer. Notre allure paraît plus lente, mais elle est plus utile et mieux soutenue. Je prie Dieu que l’énergie de notre jeunesse demeure avec nous, dans la mesure où elle est l’énergie de l’Esprit et non la simple fermentation d’une chair orgueilleuse. Celui qui est depuis longtemps sur le chemin du ciel découvre qu’il y avait une bonne raison à cette promesse : que ses souliers seraient de fer et d’airain, car le chemin est rude. Il a découvert qu’il y a des Collines de la Difficulté et des Vallées de l’Humiliation ; qu’il y a une Vallée de l’Ombre de la Mort et, pire encore, une Foire aux Vanités — et qu’il faut traverser tout cela. S’il y a des Montagnes Délectables (et, grâce à Dieu, il y en a), il y a aussi des Châteaux du Désespoir, dont les pèlerins n’ont que trop souvent vu l’intérieur. Tout bien considéré, ceux qui tiennent jusqu’à la fin dans le chemin de la sainteté seront « des hommes qu’on regarde avec étonnement ».

« Ô monde de merveilles, je ne puis en dire moins. » Les jours de la vie d’un chrétien sont comme autant de Koh-i-noor de miséricorde enfilés sur le fil d’or de la fidélité divine. Dans le ciel, nous raconterons aux anges, aux dominations et aux puissances les richesses insondables de Christ qui furent dépensées pour nous, et dont nous avons joui tandis que nous étions ici-bas. Nous avons été maintenus en vie au bord de la mort. Notre vie spirituelle a été une flamme brûlant au milieu de la mer, une pierre demeurée suspendue dans les airs. L’univers sera stupéfait de nous voir franchir la porte de perles, irréprochables au jour de notre Seigneur Jésus-Christ. Nous devrions être remplis d’un émerveillement reconnaissant d’être gardés une seule heure ; et je crois que nous le sommes.

Si ce n’était que cela, il y aurait déjà assez de sujets d’inquiétude ; mais il y a bien davantage. Nous devons songer au lieu où nous vivons. Le monde est un désert hurlant pour beaucoup du peuple de Dieu. Certains d’entre nous sont grandement choyés dans la providence de Dieu, mais d’autres ont un rude combat à mener. Nous commençons notre journée par la prière, et nous entendons bien souvent la voix du saint cantique dans nos maisons ; mais bien des gens de bien se sont à peine relevés de leurs genoux le matin qu’ils sont déjà salués par le blasphème. Ils sortent pour travailler, et tout le jour ils sont tourmentés par des propos immondes, comme le juste Lot dans Sodome. Peux-tu seulement marcher dans les rues ouvertes sans que tes oreilles soient affligées d’un langage grossier ? Le monde n’est point l’ami de la grâce. Le mieux que nous puissions faire de ce monde, c’est de le traverser aussi vite que possible, car nous demeurons en pays ennemi. Un brigand se tapit dans chaque buisson. Partout nous devons voyager l’« épée nue » à la main, ou du moins avec cette arme qu’on appelle la prière-en-tout toujours à notre côté ; car nous avons à disputer chaque pouce de notre route. Ne t’y trompe pas, sinon tu seras rudement tiré de ta douce illusion. Ô Dieu, aide-nous et affermis-nous jusqu’à la fin, sinon où en serons-nous ?

La vraie religion est surnaturelle en son commencement, surnaturelle en sa continuité et surnaturelle en sa fin. Elle est l’œuvre de Dieu d’un bout à l’autre. Il est grandement nécessaire que la main du Seigneur soit encore étendue : ce besoin, mon lecteur le ressent maintenant, et je suis heureux qu’il le ressente ; car il regardera désormais, pour sa propre préservation, vers le Seigneur qui seul peut nous garder de tomber et nous glorifier avec son Fils.

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Tout par grâce Charles H. Spurgeon

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