Chapitre 21 · 4 min de lecture
Interrogations
Durant toutes les années dont je parle, les Frères de Plymouth furent, comme je l’ai dit, parmi mes principaux maîtres. Mais je commençai peu à peu à trouver dans leur enseignement certaines choses que je ne pouvais accepter ; et ce fut particulièrement le cas de leur calvinisme extrême.
Il y a toujours eu, je crois, des divergences d’opinion parmi eux à ce sujet ; mais ceux au milieu desquels je me trouvais tenaient très rigidement pour la croyance que certaines personnes étaient « élues » au salut, et d’autres élues à la « réprobation », et que rien de ce que l’individu pouvait faire ne saurait modifier ces décrets éternels. Nous étions, bien entendu, parmi ceux qui étaient élus au salut, et l’on nous enseignait d’en être profondément reconnaissants.
Je m’efforçai de me ranger à cette vue. Il semblait difficile de croire que ceux qui m’avaient tant enseigné pussent se tromper sur un point aussi vital. Mais mon âme s’en révoltait de plus en plus. Comment pouvais-je me contenter de savoir que j’étais moi-même assurée du Ciel, alors que d’autres pauvres âmes, tout aussi méritantes, mais qui n’avaient pas eu mes chances, étaient « élues », sans aucune faute de leur part, mais dans les décrets éternels de Dieu, à la « réprobation » ? Une telle doctrine me paraissait tout à fait incompatible avec la proclamation du pardon qui m’avait tant ravie. Je ne pouvais trouver aucune limitation dans cette proclamation, et je ne pouvais croire qu’il y eût quelque limitation secrète dans la pensée du Dieu qui l’avait faite.
Je ne pouvais pas davantage voir comment un Créateur pourrait être juste, quand bien même il ne serait pas aimant, en vouant certaines des créatures que lui-même, et nul autre, avait créées, au tourment éternel de l’enfer, quelque grands pécheurs qu’elles pussent être. Je sentais que, si cette doctrine était vraie, je serais cruellement déçue du Dieu que j’avais découvert avec tant de ravissement.
Je ne pouvais manquer de voir, d’ailleurs, qu’après tout chacun de nous était en grande partie une créature des circonstances — que ce que nous étions, et ce que nous faisions, résultait plus ou moins de nos tempéraments, de nos caractères hérités, de notre milieu social et de notre éducation ; et que, ces choses ayant toutes été providentiellement disposées pour nous, sans que nous eussions souvent le pouvoir de les changer, il ne serait pas juste de la part du Dieu qui nous avait placés en leur sein de les laisser déterminer notre destinée éternelle.
Pour échapper à la doctrine du tourment éternel, j’embrassai d’abord la doctrine de l’anéantissement des méchants, et je tentai pendant un temps de me consoler par la croyance que cette vie mettait pour eux un terme à tout. Mais plus j’y songeais, plus il me semblait que ce serait, de la part du Créateur, l’aveu d’un grave échec, s’il ne pouvait trouver d’autre issue au problème de sa création que d’anéantir les créatures qu’il avait créées.
Sans le savoir, l’une de mes enfants m’en donna une illustration. Elle me réveilla un matin pour me raconter qu’elle avait pris, couchée dans son lit, un grand plaisir à faire semblant d’avoir créé un homme. Elle décrivit la couleur de ses cheveux et de ses yeux, sa stature, sa taille, sa force, sa sagesse, et toutes les grandes choses qu’il allait accomplir, et elle était toute enthousiaste dans sa joie manifeste de la création. Quand elle eut fini d’énumérer toutes les magnifiques qualités de son homme, je lui dis : « Mais, ma chérie, suppose qu’il tourne mal ; suppose qu’il fasse le mal et blesse les gens, et fasse tout aller de travers, que ferais-tu alors ? »
« Oh, dit-elle, je n’aurais aucun ennui ; je le ferais simplement se coucher et je lui couperais la tête. »
Je vis aussitôt quelle magnifique illustration c’était de la responsabilité d’un Créateur, et cela me rappela l’étrange récit de Mme Shelley sur l’artiste Frankenstein, qui façonna l’image monstrueuse d’un homme, laquelle, une fois achevée, prit soudain vie, à son horreur, et s’en alla dans le monde, semant le ravage partout où elle passait. Le fabricant horrifié se sentit tenu de suivre son ouvrage en tous lieux, afin de tâcher de réparer un peu le mal qui avait été fait, et de remédier autant que possible aux maux qu’il avait causés.
Le sentiment terrible de responsabilité qui pesait sur lui, à cause des choses commises par la créature qu’il avait créée, m’ouvrit les yeux pour voir la responsabilité que Dieu doit nécessairement éprouver, si les créatures qu’il a créées venaient à tourner mal. Je ne pouvais croire qu’il les tourmenterait à jamais ; et je ne pouvais pas non plus me reposer dans la pensée de l’anéantissement comme son meilleur remède au péché.
Je désespérais de concilier l’amour et la justice du Créateur avec le sort de ses créatures, et je ne savais de quel côté me tourner. Mais la délivrance était proche, et la troisième époque de mon expérience chrétienne allait poindre.