Chapitre 1 · 14 min de lecture
Introduction
Sur la page de garde de ma Bible, je trouve ces mots, tirés je ne sais d’où : « Cette génération a redécouvert le désintéressement de Dieu. » Si l’on me demandait de résumer en une seule phrase la somme et la substance de mon expérience religieuse, c’est cette phrase que je choisirais. Et nulle parole ne saurait exprimer ma reconnaissance d’être née dans une génération où cette découverte a été relativement aisée. Si je ne me trompe, la génération qui a précédé la mienne connaissait bien peu le désintéressement de Dieu, et même dans ma propre génération, il y a, je le crains, beaucoup de chrétiens bons et fervents qui ne le connaissent pas encore.
Sans le formuler en des termes qui les choqueraient eux-mêmes ou choqueraient les autres, bien des chrétiens considèrent encore Dieu, au fond, comme l’un des êtres les plus égoïstes et les plus repliés sur eux-mêmes de l’univers — bien plus égoïste qu’ils n’estimeraient juste de l’être — uniquement occupé de son propre honneur et de sa propre gloire, veillant sans cesse à ce que ses droits ne soient jamais foulés aux pieds ; et si absorbé par la pensée de lui-même et de sa propre justice qu’il ne lui reste ni amour ni pitié à accorder aux pauvres pécheurs qui l’ont offensé. J’ai grandi en croyant que Dieu était ainsi. J’ai découvert qu’il est exactement le contraire. Et c’est de cette découverte que je veux parler.
Après plus de soixante-dix années de vie, je suis parvenue à la conviction profonde que tout besoin de l’âme est comblé par la découverte que j’ai faite. Dans cette admirable prière de notre Seigneur, en Jean 17, il dit : « Or, la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. » Cela me semblait naguère une parole mystique qui pouvait peut-être renfermer un sens pieux et ésotérique, mais qui ne pouvait certainement recevoir aucune application pratique. Or, chaque année de ma vie religieuse, j’y ai découvert un sens plus profond et plus vital, jusqu’à ce qu’enfin je voie que, bien comprise, elle contient l’essence de toute la question. Connaître Dieu tel qu’il est vraiment dans sa nature et son caractère essentiels, c’est avoir atteint le fondement absolu, immuable et pleinement satisfaisant sur lequel — et sur lequel seul — peut s’édifier tout l’édifice de notre vie religieuse.
Découvrir qu’il n’est pas l’Être égoïste que nous l’imaginons si souvent, mais qu’il est au contraire vraiment et fondamentalement désintéressé — ne se souciant pas de lui-même, mais uniquement et toujours de nous et de notre bien — c’est avoir trouvé la réponse à toute question humaine et le remède à tout besoin humain. Mais comment faire cette découverte, voilà la question décisive.
Dans notre état actuel d’existence, nous ne possédons pas encore les facultés qui nous permettraient de voir Dieu tel qu’il est dans son Être essentiel et incompréhensible. Il nous faut un interprète.
Il nous faut une Incarnation. Si je voulais faire connaître à une colonie de fourmis ce que je suis dans l’essence même de mon être, il me faudrait m’incarner dans le corps d’une fourmi et leur parler dans leur propre langue, comme une fourmi parle à une autre fourmi. En tant qu’être humain, je pourrais me tenir au-dessus d’une fourmilière et parler toute une vie durant, sans qu’un seul mot ne parvienne aux oreilles des fourmis. Elles courraient çà et là, inconscientes de mes paroles.
Pour connaître Dieu, par conséquent, tel qu’il est vraiment, nous devons nous tourner vers son Incarnation dans le Seigneur Jésus-Christ.
La Bible nous dit que personne n’a jamais vu Dieu, mais que le Fils unique du Père l’a fait connaître. Lorsque l’un des disciples dit au Christ : « Montre-nous le Père, et cela nous suffit », le Christ répondit : « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne m’as pas connu, Philippe ? Celui qui m’a vu a vu le Père ; comment donc dis-tu : “Montre-nous le Père” ? Ne crois-tu pas que je suis dans le Père, et que le Père est en moi ? Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même ; mais le Père qui demeure en moi, c’est lui qui fait les œuvres. »
Voilà donc notre occasion. Nous ne pouvons voir Dieu, mais nous pouvons voir le Christ. Le Christ n’était pas seulement le Fils de Dieu, il était aussi le Fils de l’homme, et, comme un homme parmi les hommes, il peut nous révéler son Père.
Tout ce que le Christ était, Dieu l’est. Tout le désintéressement, toute la tendresse, toute la bonté, toute la justice, toute la bienveillance que nous voyons dans le Christ ne sont que la révélation du désintéressement, de la tendresse, de la bonté, de la justice, de la bienveillance de Dieu.
Quelqu’un a dit récemment, en des termes qui me semblent inspirés : « Le Christ est la forme humaine de Dieu. »
Et voilà l’explication de l’Incarnation.
Je ne veux pas dire, cependant, que nul ne peut recevoir en son âme quelque révélation de Dieu, hormis ceux qui croient à la Bible et qui connaissent le Christ tel qu’il y est révélé. Je crois, avec respect et reconnaissance, que « Dieu ne fait point acception de personnes, mais qu’en toute nation celui qui le craint et qui pratique la justice lui est agréable ». Dieu ne s’est « point laissé sans témoignage » en aucun âge du monde. Mais ce que je crois, c’est précisément ce que déclarent les premiers mots de l’Épître aux Hébreux — que Dieu, « après avoir autrefois, à plusieurs reprises et de plusieurs manières, parlé à nos pères par les prophètes, nous a parlé dans ces derniers temps par le Fils », qui est « le reflet de sa gloire et l’empreinte de sa personne ». Ainsi donc, bien que nous puissions trouver ailleurs bien des révélations particulières, si nous voulons le connaître tel qu’il est vraiment, nous ne pouvons le voir pleinement révélé que dans son empreinte même, le Seigneur Jésus-Christ.
Il m’a fallu longtemps pour le découvrir, et jusqu’à ce que je l’aie fait, j’étais — comme mon récit le montrera — aussi véritablement ignorante de lui que le plus obscur des sauvages, quoique je vécusse dans une communauté chrétienne, que j’eusse été élevée dans une Église chrétienne, et que j’eusse la Bible ouverte entre les mains. Dieu était pour moi une terreur, jusqu’à ce que je commence à le voir sur la face de Jésus-Christ, où il devint une joie sans mélange. Et je crois que bien des âmes lasses se trouvent dans un cas semblable — des âmes qui, si elles pouvaient une fois être amenées à voir que Dieu est semblable au Christ, éprouveraient un soulagement indicible.
Une de mes amies m’a raconté que son enfance s’était passée dans une parfaite terreur de Dieu. Elle se le représentait comme un géant cruel, doté d’un terrible « Œil » qui pouvait tout voir, si caché que ce fût, et qui l’épiait sans cesse, guettant l’occasion de la punir et de lui ravir toutes ses joies. Elle disait qu’elle se glissait dans son lit le soir avec l’affreux sentiment que, même dans l’obscurité, l’« Œil de Dieu » était sur elle ; et elle ramenait les couvertures par-dessus sa tête dans le vain espoir — quoiqu’elle sût qu’il était vain — de se cacher de cet Œil terrifiant, et elle demeurait là tremblante, se murmurant à elle-même dans l’angoisse : « Que vais-je faire ? Oh, que vais-je faire ? Même ma mère ne peut me sauver de Dieu ! »
Avec l’étrange réserve des enfants, elle ne parla jamais à personne de sa terreur. Mais un soir, sa mère, entrant à l’improviste dans la chambre, entendit le pauvre petit cri désespéré, et, comprenant soudain, s’assit auprès du lit, prit dans les siennes la petite main glacée, et lui dit que Dieu n’était pas un tyran effroyable dont il fallût avoir peur, mais qu’il était tout semblable à Jésus. Elle lui rappela combien Jésus était bon et tendre, combien il aimait les petits enfants, les prenait dans ses bras et les bénissait.
Mon amie disait qu’elle avait toujours aimé les récits sur Jésus, et lorsqu’elle entendit que Dieu lui était semblable, ce fut une parfaite révélation. Cela lui ôta pour toujours sa peur de Dieu. Elle passa toute cette journée à se répéter sans cesse : « Oh, comme je suis heureuse d’avoir découvert que Dieu est semblable à Jésus, car Jésus est si bon. Maintenant je n’ai plus jamais besoin d’avoir peur de Dieu. » Et lorsqu’elle se coucha ce soir-là, elle rit tout haut à la pensée qu’un Œil si cher et si tendre veillait sur elle et prenait soin d’elle.
Cette petite enfant avait entrevu Dieu « sur la face de Jésus-Christ », et cela apporta le repos à son âme.
Par la découverte de Dieu, donc, je n’entends rien de mystérieux, de mystique, ni d’inaccessible.
J’entends simplement faire connaissance avec lui comme on fait connaissance avec un ami humain — découvrir quels sont sa nature et son caractère, et apprendre à comprendre ses voies. Bref, j’entends découvrir quelle sorte d’Être il est réellement : bon ou mauvais, tendre ou dur, égoïste ou désintéressé, fort ou faible, sage ou insensé, juste ou injuste.
Il est, bien entendu, évident que tout, dans la vie religieuse, dépend de la sorte de Dieu que l’on adore. Le caractère de l’adorateur doit nécessairement se façonner d’après le caractère de l’objet adoré. Si le dieu que l’on adore est cruel et vindicatif, ou égoïste et injuste, l’adorateur deviendra lui aussi cruel, vindicatif, égoïste et injuste. Mais si le Dieu que l’on adore est aimant, tendre, prompt au pardon et désintéressé, l’adorateur deviendra lui aussi aimant, tendre, prompt au pardon et désintéressé. De même, la paix et le bonheur de l’adorateur doivent être absolument liés au caractère du Dieu qu’il adore ; car tout dépend de savoir s’il est un bon Dieu ou un mauvais Dieu. S’il est bon, tout est bien, cela va de soi, et notre paix peut couler comme un fleuve ; mais s’il est mauvais, rien ne peut aller bien, si fervent ou si dévoué que soit l’adorateur, et aucune paix n’est possible.
Cela me vint très vivement à l’esprit lorsque j’entendis un jour, dans une réunion, un homme noir instruit, appartenant à l’une des tribus les plus sauvages d’Afrique, rendre compte de la religion de sa tribu. Il dit qu’ils avaient deux dieux, un bon dieu et un mauvais dieu. Ils ne se souciaient guère du bon dieu, parce que, étant bon, il ferait le bien de toute façon, qu’on lui offrît des sacrifices ou non.
Mais le mauvais dieu, il leur fallait tâcher de l’apaiser par toutes sortes de prières, de sacrifices, d’offrandes et de cérémonies religieuses, afin, si possible, de le mettre de bonne humeur pour qu’il les traitât bien.
À mon sens, il y avait là une vérité profonde. Plus notre conception de Dieu est pauvre et imparfaite, plus nos efforts pour l’apaiser ou tâcher de gagner sa faveur seront fervents et intenses. Mais, d’autre part, plus notre connaissance de la bonté et du désintéressement de Dieu s’élève et se fait vraie, moins il y aura d’anxiété, d’agitation, de luttes ou d’angoisses dans notre adoration. Un Dieu bon et désintéressé fera sûrement le bien de toute façon, que nous cherchions ou non à le rendre propice, et nous pouvons lui faire confiance en toute sécurité pour gérer ses propres affaires avec fort peu de conseils de notre part. Quant à lutter ou à nous débattre avec lui pour qu’il accomplisse ce qui n’est que les devoirs de sa charge, de telles choses ne sauraient jamais être nécessaires ; car, bien entendu, une personne bonne accomplit toujours son devoir.
J’ai donc découvert que la simple affirmation « Dieu est bon », si nous la comprenons bien, est une assurance suffisante et pleinement satisfaisante que nos intérêts sont en sûreté entre ses mains.
Puisqu’il est bon, il ne peut manquer de faire son devoir envers nous ; et puisqu’il est désintéressé, il doit nécessairement considérer nos intérêts avant les siens. Quand nous en sommes assurés, il ne reste plus rien à craindre.
Par conséquent, la seule chose vraiment essentielle dans la religion est de faire connaissance avec Dieu. Salomon dit : « Attache-toi donc à Dieu, et tu auras la paix », et je crois que chacun de nous trouverait qu’une paix qui surpasse toute intelligence doit nécessairement suivre cette connaissance.
Qui donc, sur la terre, pourrait voir et connaître la bonté, la tendresse, la justice et l’aimant désintéressement de notre Dieu, tel qu’il est révélé sur la face de Jésus-Christ, sans être irrésistiblement attiré à l’adorer ? Qui pourrait éprouver autre chose que la paix en découvrant que le Dieu qui nous a créés, et à qui nous appartenons pour toujours, est un Dieu d’amour ? Qui d’entre nous peut continuer à craindre, une fois qu’il a découvert que Dieu prend soin de nous comme de la prunelle de son œil ?
Et qu’y a-t-il d’autre qui puisse apporter une paix inébranlable ? La connaissance des doctrines ou des dogmes peut donner la paix pour un temps ; des expériences bienheureuses peuvent donner la paix ; le succès dans le service le peut aussi ; mais aucune de ces choses ne peut être garantie de durer. Les doctrines peuvent s’obscurcir, les expériences peuvent s’effacer ou changer, on peut nous empêcher d’accomplir notre œuvre, et les personnes comme les circonstances peuvent nous faire défaut. À moins que notre paix ne repose sur quelque chose de plus stable que tout cela, elle vacillera comme les flots de la mer.
Le seul lieu de paix permanente et durable est dans la connaissance de la bonté et du désintéressement de Dieu.
Il est difficile d’expliquer exactement ce que j’entends par cette connaissance de Dieu. Nous sommes si accoutumés à penser qu’il suffit de savoir des choses à son sujet — ce qu’il a fait, ce qu’il a dit, quels sont ses plans, et quelles doctrines le concernent — que nous nous arrêtons avant de savoir ce qu’il est dans sa nature et son caractère, ce qui est pourtant la seule connaissance vraiment satisfaisante.
Dans les relations humaines, nous pouvons savoir bien des choses au sujet d’une personne sans jamais faire réellement connaissance avec elle, et il en va de même dans notre relation avec Dieu. Nous pouvons trébucher pendant des années, croyant en savoir long à son sujet, sans être jamais tout à fait certains de quelle sorte d’Être il est réellement, et donc sans jamais trouver de repos ni de satisfaction durables. Puis enfin — peut-être soudainement — nous l’entrevoyons tel qu’il est révélé sur la face de Jésus-Christ. Nous découvrons le Dieu véritable, derrière, sous et au sein de toutes les autres conceptions qui ont pu nous déconcerter. Et dès cet instant, notre paix coule comme un fleuve. En toute chose et à travers toute chose — même quand nous ne pouvons nous réjouir de rien d’autre — nous pouvons toujours et partout « nous réjouir en Dieu, et nous réjouir dans le Dieu de notre salut ». Nous n’avons plus besoin de ses promesses ; nous l’avons trouvé, lui, et il suffit à tout besoin.
Ma propre expérience a été à peu près celle-ci. Ma connaissance de Dieu, commençant sur un plan très bas et au milieu de grandes ténèbres et d’une grande ignorance, progressa lentement à travers bien des étapes, avec une somme immense de conflits et de luttes inutiles, jusqu’à ce que j’apprisse enfin que le Christ était l’« empreinte » de Dieu. Alors je fis, dans une certaine mesure, connaissance avec lui, et découvris, à mon émerveillement et à ma joie, son entier désintéressement. Je vis qu’il était sûr de se confier à lui. Et à partir de ce moment, tous mes doutes et toutes mes interrogations se sont lentement mais sûrement dissipés dans l’éclat de cette magnifique connaissance.
C’est le cheminement qui a conduit à cette découverte dans ma propre âme que je veux raconter. Mais pour cela, je dois commencer par les toutes premières influences de ma vie ; car je suis convaincue que ma connaissance de mon Père céleste a d’abord commencé par la connaissance de mon père et de ma mère terrestres, qui furent, j’en suis sûre, les parents les plus délicieux qu’un enfant ait jamais eus. Les connaissant, eux et leur bonté, il était bien naturel que je crusse que mon Père céleste — qui les avait faits — devait être au moins aussi bon que le père et la mère terrestres qu’il avait créés. Et nul récit de mon âme ne serait complet sans commencer par eux.