Chapitre 8 · 20 min de lecture
Les fondements de la religion chrétienne
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… Ils blasphèment ce qu’ils ignorent. La religion chrétienne consiste en deux points ; il importe également aux hommes de les connaître, et il est également dangereux de les ignorer ; et il est également de la miséricorde de Dieu d’avoir donné des marques des deux.
Et cependant ils prennent sujet de conclure qu’un de ces points n’est pas, de ce qui leur devrait faire conclure l’autre. Les sages qui ont dit qu’il n’y a qu’un Dieu ont été persécutés, les Juifs haïs, les chrétiens encore plus. Ils ont vu par lumière naturelle que, s’il y a une véritable religion sur la terre, la conduite de toutes choses doit y tendre comme à son centre.
Toute la conduite des choses doit avoir pour objet l’établissement et la grandeur de la religion : les hommes doivent avoir en eux-mêmes des sentiments conformes à ce qu’elle nous enseigne ; et enfin elle doit être tellement l’objet et le centre où toutes choses tendent, que qui en saura les principes puisse rendre raison et de toute la nature de l’homme en particulier, et de toute la conduite du monde en général.
Et sur ce fondement, ils prennent lieu de blasphémer la religion chrétienne, parce qu’ils la connaissent mal. Ils s’imaginent qu’elle consiste simplement en l’adoration d’un Dieu considéré comme grand et puissant et éternel ; ce qui est proprement le déisme, presque aussi éloigné de la religion chrétienne que l’athéisme, qui y est tout à fait contraire ; et de là ils concluent que cette religion n’est pas véritable, parce qu’ils ne voient pas que toutes choses concourent à l’établissement de ce point, que Dieu ne se manifeste pas aux hommes avec toute l’évidence qu’il pourrait faire.
Mais qu’ils en concluent ce qu’ils voudront contre le déisme, ils n’en concluront rien contre la religion chrétienne, qui consiste proprement au mystère du Rédempteur, qui, unissant en lui les deux natures, humaine et divine, a retiré les hommes de la corruption du péché pour les réconcilier à Dieu en sa personne divine.
Elle enseigne donc ensemble aux hommes ces deux vérités : et qu’il y a un Dieu, dont les hommes sont capables, et qu’il y a une corruption dans la nature, qui les en rend indignes. Il importe également aux hommes de connaître l’un et l’autre de ces points ; et il est également dangereux à l’homme de connaître Dieu sans connaître sa misère, et de connaître sa misère sans connaître le Rédempteur qui l’en peut guérir. Une seule de ces connaissances fait, ou la superbe des philosophes, qui ont connu Dieu et non leur misère, ou le désespoir des athées, qui connaissent leur misère sans Rédempteur.
Et ainsi, comme il est également de la nécessité de l’homme de connaître ces deux points, il est aussi également de la miséricorde de Dieu de nous les avoir fait connaître. La religion chrétienne le fait, c’est en cela qu’elle consiste.
Qu’on examine l’ordre du monde sur cela, et qu’on voie si toutes choses ne tendent pas à l’établissement des deux chefs de cette religion : Ceux qui s’égarent ne s’égarent que manque de voir une de ces deux choses. On peut donc bien connaître Dieu sans sa misère, et sa misère sans Dieu : mais on ne peut connaître Jésus-Christ sans connaître tout ensemble et Dieu et sa misère. Jésus-Christ est l’objet de tout, et le centre où tout tend. Qui le connaît connaît la raison de toutes choses.
Et c’est pourquoi je n’entreprendrai pas ici de prouver par des raisons naturelles, ou l’existence de Dieu, ou la Trinité, ou l’immortalité de l’âme ni aucune des choses de cette nature : non seulement parce que je ne me sentirais pas assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre des athées endurcis, mais encore parce que cette connaissance, sans Jésus-Christ, est inutile et stérile. Quand un homme serait persuadé que les proportions des nombres sont des vérités immatérielles, éternelles, et dépendantes d’une première vérité en qui elles subsistent, et qu’on appelle Dieu, je ne le trouverais pas beaucoup avancé pour son salut.
Le Dieu des Chrétiens ne consiste pas en un Dieu simplement auteur des vérités géométriques et de l’ordre des éléments ; c’est la part des païens et des épicuriens. Il ne consiste pas seulement en un Dieu qui exerce sa providence sur la vie et sur les biens des hommes, pour donner une heureuse suite d’années à ceux qui l’adorent ; c’est la portion des Juifs. Mais le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob, le Dieu des Chrétiens, est un Dieu d’amour et de consolation, c’est un Dieu qui remplit l’âme et le cœur de ceux qu’il possède, c’est un Dieu qui leur fait sentir intérieurement leur misère et sa miséricorde infinie, qui s’unit au fond de leur âme, qui la remplit d’humilité, de joie, de confiance, d’amour, qui les rend incapables d’autre fin que de lui-même.
Tous ceux qui cherchent Dieu hors de Jésus-Christ, et qui s’arrêtent dans la nature, ou ils ne trouvent aucune lumière qui les satisfasse, ou ils arrivent à se former un moyen de connaître Dieu et de le servir sans médiateur, et par là ils tombent ou dans l’athéisme ou dans le déisme, qui sont deux choses que la religion chrétienne abhorre presque également.
Sans Jésus-Christ le monde ne subsisterait pas ; car il faudrait, ou qu’il fût détruit, ou qu’il fût comme un enfer.
Si le monde subsistait pour instruire l’homme de Dieu, sa divinité y reluirait de toutes parts d’une manière incontestable ; mais, comme il ne subsiste que par Jésus-Christ et pour Jésus-Christ, et pour instruire les hommes et de leur corruption et de leur rédemption, tout y éclate des preuves de ces deux vérités.
Ce qui y paraît ne marque ni une exclusion totale, ni une présence manifeste de divinité, mais la présence d’un Dieu qui se cache. Tout porte ce caractère.
Le seul qui connaît la nature ne la connaîtra-t-il que pour être misérable ? le seul qui la connaît sera-t-il le seul malheureux ?
Il ne faut pas qu’il ne voie rien du tout ; il ne faut pas aussi qu’il en voie assez pour croire qu’il le possède ; mais qu’il en voie assez pour connaître qu’il l’a perdu ; car, pour connaître qu’on a perdu, il faut voir et ne voir pas ; et c’est précisément l’état où est la nature.
Quelque parti qu’il prenne, je ne l’y laisserai point en repos.
557
… Il est donc vrai que tout instruit l’homme de sa condition, mais il le faut bien entendre : car il n’est pas vrai que tout découvre Dieu, et il n’est pas vrai que tout cache Dieu. Mais il est vrai tout ensemble qu’il se cache à ceux qui le tentent, et qu’il se découvre à ceux qui le cherchent, parce que les hommes sont tout ensemble indignes de Dieu, et capables de Dieu : indignes par leur corruption, capables par leur première nature.
558
Que conclurons-nous donc de toutes nos obscurités, sinon notre indignité ?
559
S’il n’avait jamais rien paru de Dieu, cette privation éternelle serait équivoque, et pourrait aussi bien se rapporter à l’absence de toute divinité, qu’à l’indignité où seraient les hommes de la connaître ; mais de ce qu’il paraît quelquefois, et non pas toujours, cela ôte l’équivoque. S’il paraît une fois, il est toujours ; et ainsi on n’en peut conclure sinon qu’il y a un Dieu, et que les hommes en sont indignes.
559 bis
L’Être éternel est toujours, s’il est une fois.
560
Nous ne concevons ni l’état glorieux d’Adam, ni la nature de son péché, ni la transmission qui s’en est faite en nous ; ce sont choses qui se sont passées dans l’état d’une nature toute différente de la nôtre, et qui passent l’état de notre capacité présente.
Tout cela nous est inutile à savoir pour en sortir : et tout ce qu’il nous importe de connaître est que nous sommes misérables, corrompus, séparés de Dieu, mais rachetés par Jésus-Christ ; et c’est de quoi nous avons des preuves admirables sur la terre.
Ainsi les deux preuves de la corruption et de la rédemption se tirent des impies, qui vivent dans l’indifférence de la religion, et des Juifs, qui en sont les ennemis irréconciliables.
560 bis
Ainsi, tout l’univers apprend à l’homme, ou qu’il est corrompu, ou qu’il est racheté ; tout lui apprend sa grandeur ou sa misère ; l’abandon de Dieu paraît dans les païens, la protection de Dieu paraît dans les Juifs.
561
Il y a deux manières de persuader les vérités de notre religion : l’une par la force de la raison, l’autre par l’autorité de celui qui parle.
On ne se sert pas de la dernière, mais de la première ; on ne dit pas : Il faut croire cela ; car l’Écriture, qui le dit, est divine — ; mais on dit qu’il le faut croire par telle et telle raison, qui sont de faibles arguments, la raison étant flexible à tout.
562
Il n’y a rien sur la terre qui ne montre, ou la misère de l’homme, ou la miséricorde de Dieu ; ou l’impuissance de l’homme sans Dieu, ou la puissance de l’homme avec Dieu.
563
Ce sera une des confusions des damnés, de voir qu’ils seront condamnés par leur propre raison, par laquelle ils ont prétendu condamner la religion chrétienne.
564
Les prophéties, les miracles mêmes et les preuves de notre religion ne sont pas de telle nature qu’on puisse dire qu’ils sont absolument convaincants ; mais ils le sont aussi de telle sorte qu’on ne peut dire que ce soit être sans raison que de les croire. Ainsi il y a de l’évidence et de l’obscurité, pour éclairer les uns et obscurcir les autres ; mais l’évidence est telle, qu’elle surpasse, ou égale pour le moins, l’évidence du contraire ; de sorte que ce n’est pas la raison qui puisse déterminer à ne la pas suivre ; et ainsi ce ne peut être que la concupiscence et la malice du cœur. Et par ce moyen il y a assez d’évidence pour condamner et non assez pour convaincre ; afin qu’il paraisse qu’en ceux qui la suivent, c’est la grâce, et non la raison, qui fait suivre ; et qu’en ceux qui la fuient, c’est la concupiscence, et non la raison qui fait fuir.
Vere discipuli, vere Israëlita, vere liberi, vere cibus.
565
Reconnaissez donc la vérité de la religion dans l’obscurité même de la religion, dans le peu de lumière que nous en avons, dans l’indifférence que nous avons de la connaître.
566
On n’entend rien aux ouvrages de Dieu, si on ne prend pour principe qu’il a voulu aveugler les uns, et éclairer les autres.
567
Les deux raisons contraires. Il faut commencer par là : sans cela on n’entend rien, et tout est hérétique : et même, à la fin de chaque vérité, il faut ajouter qu’on se souvient de la vérité opposée.
568
Objection. Visiblement l’Écriture pleine de choses non dictées du Saint-Esprit. — Réponse. Elles ne nuisent donc point à la foi. — Objection. Mais l’Église a décidé que tout est du Saint-Esprit. — Réponse. Je réponds deux choses : que l’Église n’a jamais décidé cela ; l’autre que, quand elle l’aurait décidé, cela se pourrait soutenir.
Il [y] a beaucoup d’esprits faux.
Denys a la charité, il était en place.
Les prophéties citées dans l’Évangile, vous croyez qu’elles sont rapportées pour vous faire croire ? Non, c’est pour vous éloigner de croire.
569
Canoniques. — Les hérétiques, au commencement de l’Église, servent à prouver les canoniques.
570
Il faut mettre au chapitre des Fondements ce qui est en celui des Figuratifs touchant la cause des figures : pourquoi Jésus-Christ prophétisé en son premier avènement ; pourquoi prophétisé obscurément en la manière.
571
Raison pourquoi Figures. — [Ils avaient à entretenir un peuple charnel et à le rendre dépositaire du Testament spirituel] : il fallait que, pour donner foi au Messie, il y eût eu des prophéties précédentes, et qu’elles fussent portées par des gens non suspects, et d’une diligence et fidélité et d’un zèle extraordinaire, et connu de toute la terre.
Pour faire réussir tout cela, Dieu a choisi ce peuple charnel, auquel il a mis en dépôt les prophéties qui prédisent le Messie comme libérateur et dispensateur des biens charnels que ce peuple aimait. Et ainsi il a eu une ardeur extraordinaire pour ses prophètes, et a porté à la vue de tout le monde ces livres qui prédisent leur Messie, assurant toutes les nations qu’il devait venir, en la manière prédite dans les livres qu’ils tenaient ouverts à tout le monde. Et ainsi ce peuple, déçu par l’avènement ignominieux et pauvre du Messie, ont été ses plus cruels ennemis. De sorte que voilà le peuple du monde le moins suspect de nous favoriser, et le plus exact et zélé qui se puisse dire pour sa loi et pour ses prophètes, qui les porte incorrompus ; de sorte que ceux qui ont rejeté et crucifié Jésus-Christ, qui leur a été en scandale, sont ceux qui portent les livres qui témoignent de lui et qui disent qu’il sera rejeté et en scandale ; de sorte qu’ils ont marqué que c’était lui en le refusant, et qu’il a été également prouvé, et par les justes juifs qui l’ont reçu, et par les injustes qui l’ont rejeté, l’un et l’autre ayant été prédits.
C’est pour cela que les prophéties ont un sens caché, le spirituel dont ce peuple était ennemi, sous le charnel, dont il était ami. Si le sens spirituel eût été découvert, ils n’étaient pas capables de l’aimer, et ne pouvaient le porter : ils n’eussent point eu le zèle pour la conservation de leurs livres et de leurs cérémonies ; et, s’ils [avaient] aimé ces promesses spirituelles, et qu’ils les eussent conservées incorrompues jusqu’au Messie, leur témoignage n’eût pas eu de force, puisqu ils en eussent été amis.
Voilà pourquoi il était bon que le sens spirituel fût couvert : mais, d’un autre côté, si ce sens eût été tellement caché qu’il n’eût point du tout paru, il n’eût pu servir de preuve au Messie. Qu’a-t-il donc été fait ? il a été couvert sous le temporel en la foule des passages, et a été découvert si clairement en quelques-uns ; outre que le temps et l’état du monde ont été prédits si clairement qu’il est plus clair que le soleil ; et ce sens spirituel est si clairement expliqué en quelques endroits, qu’il fallut un aveuglement pareil à celui que la chair jette dans l’esprit quand il lui est assujetti, pour ne le pas reconnaître.
Voilà donc quelle a été la conduite de Dieu. Ce sens est couvert d’un autre en une infinité d’endroits, et découvert en quelques-uns rarement, mais en telle sorte néanmoins que les lieux où il est caché sont équivoques et peuvent convenir aux deux ; au lieu que les lieux où il est découvert sont univoques, et ne peuvent convenir qu’au sens spirituel.
De sorte que cela ne pouvait induire en erreur, et qu’il n’y avait qu’un peuple aussi charnel qui s’y pût méprendre.
Car quand les biens sont promis en abondance, qui les empêchait d’entendre les véritables biens, sinon leur cupidité, qui déterminait ce sens aux biens de la terre ? Mais ceux qui n’avaient de bien qu’en Dieu les rapportaient uniquement à Dieu. Car il y a deux principes qui partagent les volontés des hommes, la cupidité et la charité. Ce n’est pas que la cupidité ne puisse être avec la foi en Dieu, et que la charité ne soit avec les biens de la terre ; mais la cupidité use de Dieu et jouit du monde ; et la charité, au contraire.
Or, la dernière fin est ce qui donne le nom aux choses. Tout ce qui nous empêche d’y arriver est appelé ennemi. Ainsi les créatures, quoique bonnes, sont ennemies des justes, quand elles les détournent de Dieu ; et Dieu même est l’ennemi de ceux dont il trouble la convoitise.
Ainsi le mot d’ennemi dépendant de la dernière fin, les justes entendaient par là leurs passions, et les charnels entendaient les Babyloniens : et ainsi ces termes n’étaient obscurs que pour les injustes. Et c’est ce que dit Isaïe : Signa legem in electis meis et que Jésus-Christ sera pierre de scandale. Mais, « Bienheureux, ceux qui ne seront point scandalisés en lui ! » Osée, ult., le dit parfaitement : « Où est le sage ? et il entendra ce que je dis. Les justes l’entendront : car les voies de Dieu sont droites ; mais les méchants y trébucheront. »
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Hypothèse des apôtres fourbes.
Le temps clairement, la manière obscurément.
Cinq preuves de Figuratifs.
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Aveuglement — de l’Écriture. — L’Écriture, disaient les Juifs, dit qu’on ne sait d’où le Christ viendra. Joh., vii, 27 — Et xii, 34. L’Écriture dit que le Christ demeure éternellement, et celui-ci dit qu’il mourra.
Aussi, dit saint Jehan, ils ne croyaient point, quoiqu’il eût tant fait de miracles, afin que la parole d’Isaïe fût accomplie : Il les a aveuglés, etc.
574
Grandeur. — La religion est une chose si grande, qu’il est juste que ceux qui ne voudraient pas prendre la peine de la chercher, si elle est obscure, en soient privés. De quoi se plaint-on donc, si elle est telle qu’on la puisse trouver en la cherchant ?
575
Tout tourne en bien pour les élus, jusqu’aux obscurités de l’Écriture ; car ils les honorent, à cause des clartés divines. Et tout tourne en mal pour les autres, jusqu’aux clartés ; car ils les blasphèment, à cause des obscurités qu’ils n’entendent pas.
576
Conduite générale du monde envers l’Église : Dieu voulant aveugler et éclairer. — L’événement ayant prouvé la divinité de ces prophéties, le reste doit donc être cru ; et par là nous voyons l’ordre du monde en cette sorte : les miracles de la création et du déluge s’oubliant, Dieu envoie la loi et les miracles de Moïse, les prophètes qui prophétisent des choses particulières ; et, pour préparer un miracle subsistant, il prépare des prophéties et l’accomplissement ; mais les prophéties pouvant être suspectes, il veut les rendre non suspectes, etc.
577
Dieu a fait servir l’aveuglement de ce peuple au bien des élus.
578
Il y a assez de clarté pour éclairer les élus et assez d’obscurité pour les humilier. Il y a assez d’obscurité pour aveugler les réprouvés et assez de clarté pour les condamner et les rendre inexcusables. (Saint Augustin, Montaigne Sebonde.)
La généalogie de Jésus-Christ dans l’Ancien Testament est mêlée parmi tant d’autres inutiles, qu’elle ne peut être discernée. Si Moïse n’eût tenu registre que des ancêtres de Jésus-Christ, cela eût été trop visible. S’il n’eût pas marqué celle de Jésus-Christ, cela n’eût pas été assez visible. Mais, après tout, qui y regarde de près, voit celle de Jésus-Christ bien discernée par Thamar, Ruth, etc.
Ceux qui ordonnaient ces sacrifices en savaient l’inutilité ; ceux qui en ont déclaré l’inutilité n’ont pas laissé de les pratiquer.
Si Dieu n’eût permis qu’une seule religion, elle eût été trop reconnaissable ; mais qu’on y regarde de près, on discerne bien la vérité dans cette confusion.
Principe : Moïse était habile homme. Si donc il se gouvernait par son esprit, il ne disait rien nettement qui fût directement contre l’esprit.
Ainsi toutes les faiblesses très apparentes sont des forces. Exemple : les deux généalogies de saint Mathieu et de saint Luc. Qu’y a-t-il de plus clair que cela n’a pas été fait de concert ?
579
Dieu (et les apôtres), prévoyant que les semences d’orgueil feraient naître les hérésies, et ne voulant pas leur donner occasion de naître par des termes propres, a mis dans l’Écriture et les prières de l’Église des mots et des sentences contraires pour produire leurs fruits dans le temps.
De même qu’il donne dans la morale la charité, qui produit des fruits contre la concupiscence.
580
La nature a des perfections pour montrer qu’elle est l’image de Dieu, et des défauts, pour montrer qu’elle n’en est que l’image.
581
Dieu veut plus disposer la volonté que l’esprit. La clarté parfaite servirait à l’esprit et nuirait à la volonté. Abaisser la superbe.
582
On se fait une idole de la vérité même ; car la vérité hors de la charité n’est pas Dieu, et est son image, et une idole, qu’il ne faut point aimer, ni adorer ; et encore moins faut-il aimer ou adorer son contraire, qui est le mensonge.
Je puis bien aimer l’obscurité totale, mais, si Dieu m’engage dans un état à demi obscur, ce peu d’obscurité qui y est me déplaît, et, parce que je n’y vois pas le mérite d’une entière obscurité, il ne me plaît pas. C’est un défaut, et une marque que je me fais une idole de l’obscurité, séparée de l’ordre de Dieu. Or il ne faut adorer que son ordre.
583
Les malingres sont gens qui connaissent la vérité, mais qui ne la soutiennent qu’autant que leur intérêt s’y rencontre ; mais, hors de là, ils l’abandonnent.
584
Le monde subsiste pour exercer miséricorde et jugement, non pas comme si les hommes y étaient sortant des mains de Dieu, mais comme des ennemis de Dieu, auxquels il donne par grâce assez de lumière pour revenir, s’ils le veulent chercher et le suivre, mais pour les punir, s’ils refusent de le chercher ou de le suivre.
585
Que Dieu s’est voulu cacher. — S’il n’y avait qu’une religion, Dieu y serait bien manifeste. S’il n’y avait des martyrs qu’en notre religion, de même.
Dieu étant ainsi caché, toute religion qui ne dit pas que Dieu est caché n’est pas véritable ; et toute religion qui n’en rend pas la raison n’est pas instruisante. La nôtre fait tout cela : Vere tu es Deus absconditus.
586
S’il n’y avait point d’obscurité, l’homme ne sentirait point sa corruption ; s’il n’y avait point de lumière, l’homme n’espérerait point de remède. Ainsi, il est non seulement juste, mais utile pour nous, que Dieu soit caché en partie, et découvert en partie, puisqu’il est également dangereux à l’homme de connaître Dieu sans connaître sa misère, et de connaître sa misère sans connaître Dieu.
587
Cette religion si grande en miracles, saints, pieux, irréprochables, savants et grands témoins ; martyrs ; rois (David) établis ; Isaïe, prince du sang — si grande en science, après avoir étalé tous ses miracles et toute sa sagesse, elle réprouve tout cela, et dit qu’elle n’a ni sagesse ni signes, mais la croix et la folie.
Car ceux qui par ces signes et cette sagesse ont mérité votre créance, et qui vous ont prouvé leur caractère, vous déclarent que rien de tout cela ne peut nous changer, et nous rendre capables de connaître et aimer Dieu, que la vertu de la folie de la croix, sans sagesse ni signes ; et non point les signes sans cette vertu. Ainsi notre religion est folle, en regardant à la cause effective, et sage en regardant à la sagesse qui y prépare.
588
Notre religion est sage et folle. Sage, parce qu’elle est la plus savante, et la plus fondée en miracles, prophéties, etc. Folle, parce que ce n’est point tout cela qui fait qu’on en est ; cela fait bien condamner ceux qui n’en sont pas, mais non pas croire ceux qui en sont. Ce qui les fait croire, c’est la croix, ne evacuata sit crux. Et ainsi saint Paul, qui est venu en sagesse et signes, dit qu’il n’est venu ni en sagesse ni en signes : car il venait pour convertir. Mais ceux qui ne viennent que pour convaincre peuvent dire qu’ils viennent en sagesse et signes.
588 bis
Contrariétés. Sagesse infinie et folie de la religion.
Chapitre 8 terminé
Les fondements de la religion chrétienne