Pensées
La morale et la doctrine

Chapitre 7 · 1 h 12 min de lecture

La morale et la doctrine

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Seconde partie. Que l’homme sans la foi ne peut connaître le vrai bien, ni la justice. — Tous les hommes recherchent d’être heureux ; cela est sans exception ; quelques différents moyens qu’ils y emploient, ils tendent tous à ce but. Ce qui fait que les uns vont à la guerre, et que les autres n’y vont pas, est ce même désir, qui est dans tous les deux, accompagné de différentes vues. La volonté [ne] fait jamais la moindre démarche que vers cet objet. C’est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu’à ceux qui vont se pendre.

Et cependant, depuis un si grand nombre d’années, jamais personne, sans la foi, n’est arrivé à ce point où tous visent continuellement. Tous se plaignent : princes, sujets ; nobles, roturiers ; vieux, jeunes : forts, faibles ; savants, ignorants ; sains, malades ; de tous pays, de tous les temps, de tous âges et de toutes conditions.

Une épreuve si longue, si continuelle et si uniforme, devrait bien nous convaincre de notre impuissance d’arriver au bien par nos efforts. Mais l’exemple nous instruit peu : il n’est jamais si parfaitement semblable, qu’il n’y ait quelque délicate différence ; et c’est de là que nous attendons que notre attente ne sera pas déçue en cette occasion comme en l’autre. Et ainsi, le présent ne nous satisfaisant jamais, l’expérience nous pipe, et de malheur en malheur, nous mène jusqu’à la mort, qui en est un comble éternel.

Qu’est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance, sinon qu’il y a eu autrefois dans l’homme un véritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide, et qu’il essaye inutilement de remplir de tout ce qui l’environne, recherchant des choses absentes le secours qu’il n’obtient pas des présentes, mais qui en sont toutes incapables, parce que ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable, c’est-à-dire que par Dieu même ?

Lui seul est son véritable bien, et depuis qu’il l’a quitté c’est une chose étrange, qu’il n’y a rien dans la nature qui n’ait été capable de lui en tenir la place : astres, ciel, terre, éléments, plantes, choux, poireaux, animaux, insectes, veaux, serpents, fièvre, peste, guerre, famine, vices, adultère, inceste. Et depuis qu’il a perdu le vrai bien, tout également peut lui paraître tel, jusqu’à sa destruction propre, quoique si contraire à Dieu, à la raison et à la nature tout ensemble.

Les uns le cherchent dans l’autorité, les autres dans les curiosités et dans les sciences, les autres dans les voluptés. D’autres, qui en ont en effet plus approché, ont considéré qu’il est nécessaire que le bien universel, que tous les hommes désirent, ne soit dans aucune des choses particulières qui ne peuvent être possédées que par un seul, et qui, étant partagées, affligent plus leur possesseur, par le manque de la partie qu’[il] n’[a] pas, qu’elles ne le contentent par la jouissance de celle qu’elles lui apportent. Ils ont compris que le vrai bien devait être tel que tous pussent le posséder à la fois, sans diminution et sans envie, et que personne ne le pût perdre contre son gré. Et leur raison est que ce désir étant naturel à l’homme, puisqu’il est nécessairement dans tous, et qu’il ne peut pas ne le pas avoir ; ils en concluent…

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La vraie nature étant perdue, tout devient sa nature ; comme, le véritable bien étant perdu, tout devient son véritable bien.

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L’homme ne sait à quel rang se mettre ; il est visiblement égaré, et tombé de son vrai lieu sans le pouvoir retrouver ; il le cherche partout avec inquiétude et sans succès dans des ténèbres impénétrables.

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Si c’est une marque de faiblesse, de prouver Dieu par la nature, n’en méprisez point l’Écriture ; si c’est une marque de force d’avoir connu ces contrariétés, estimez-en l’Écriture.

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Bassesse de l’homme, jusques à se soumettre aux bêtes, jusques à les adorer.

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A. P. R. (Commencement, après avoir expliqué l’incompréhensibilité). — Les grandeurs et les misères de l’homme sont tellement visibles, qu’il faut nécessairement que la véritable religion nous enseigne et qu’il y a quelque grand principe de grandeur en l’homme, et qu’il y a un grand principe de misère. Il faut donc qu’elle nous rende raison de ces étonnantes contrariétés.

Il faut que, pour rendre l’homme heureux, elle lui montre qu’il y a un Dieu ; qu’on est obligé de l’aimer ; que notre vraie félicité est d’être en lui, et notre unique mal d’être séparé de lui ; qu’elle reconnaisse que nous sommes pleins de ténèbres qui nous empêchent de le connaître et de l’aimer ; et qu’ainsi nos devoirs nous obligeant d’aimer Dieu, et nos concupiscences nous en détournant, nous sommes pleins d’injustice. Il faut qu’elle nous rende raison de ces oppositions que nous avons à Dieu et à notre propre bien. Il faut qu’elle nous enseigne les remèdes à nos impuissances, et les moyens d’obtenir ces remèdes. Qu’on examine sur cela toutes les religions du monde, et qu’on voie s’il y en a une autre que la chrétienne qui y satisfasse.

Sera-ce les philosophes, qui nous proposent pour tout bien les biens qui sont en nous ? Est-ce le vrai bien ? ont-ils trouvé le remède à nos maux ? est-ce avoir guéri la présomption de l’homme que de l’avoir mis à l’égal de Dieu ? Ceux qui nous ont égalés aux bêtes, et les mahométans qui nous ont donné les plaisirs de la terre pour tout bien, même dans l’éternité, ont-ils apporté le remède à nos concupiscences ? Quelle religion nous enseignera donc à guérir l’orgueil et la concupiscence ? Quelle religion enfin nous enseignera notre bien, nos devoirs, les faiblesses qui nous en détournent, la cause de ces faiblesses, les remèdes qui les peuvent guérir, et le moyen d’obtenir ces remèdes ?

Toutes les autres religions ne l’ont pu. Voyons ce que fera la Sagesse de Dieu :

N’attendez pas, dit-elle, ni vérité, ni consolation des hommes. Je suis celle qui vous ai formés, et qui puis seule vous apprendre qui vous êtes. Mais vous n’êtes plus maintenant en l’état où je vous ai formés. J’ai créé l’homme saint, innocent, parfait ; je l’ai rempli de lumière et d’intelligence ; je lui ai communiqué ma gloire et mes merveilles. L’œil de l’homme voyait alors la majesté de Dieu. Il n’était pas alors dans les ténèbres qui l’aveuglent, ni dans la mortalité et dans les misères qui l’affligent. Mais il n’a pu soutenir tant de gloire sans tomber dans la présomption ; il a voulu se rendre centre de lui-même, et indépendant de mon secours ; il s’est soustrait de ma domination ; et, s’égalant à moi par le désir de trouver sa félicité en lui-même, je l’ai abandonné à lui ; et, révoltant les créatures, qui lui étaient soumises, je les lui ai rendues ennemies : en sorte qu’aujourd’hui l’homme est devenu semblable aux bêtes, et dans un tel éloigneraient de moi, qu’à peine lui reste-t-il une lumière confuse de son auteur : tant toutes ses connaissances ont été éteintes ou troublées ! Les sens, indépendants de la raison, et souvent maîtres de la raison, l’ont emporté à la recherche des plaisirs. Toutes les créatures ou l’affligent ou le tentent, et dominent sur lui, ou en le soumettant par leur force, ou en le charmant par leur douceur, ce qui est une domination plus terrible et plus impérieuse.

Voilà l’état où les hommes sont aujourd’hui. Il leur reste quelque instinct impuissant du bonheur de leur première nature, et ils sont plongés dans les misères de leur aveuglement et de leur concupiscence, qui est devenue leur seconde nature.

De ce principe que je vous ouvre, vous pouvez reconnaître la cause de tant de contrariétés qui ont étonné tous les hommes, et qui les ont partagés en de si divers sentiments. Observez maintenant tous les mouvements de grandeur et de gloire que l’épreuve de tant de misères ne peut étouffer, et voyez s’il ne faut pas que la cause en soit en une autre nature.

A. P. R. pour demain (Prosopopée). — C’est en vain, ô hommes, que vous cherchez dans vous-mêmes le remède à vos misères. Toutes vos lumières ne peuvent arriver qu’à connaître que ce n’est point dans vous-mêmes que vous trouverez ni la vérité ni le bien. Les philosophes vous l’ont promis, et ils n’ont pu le faire. Ils ne savent ni quel est votre véritable bien, ni quel est [votre véritable état]. Comment auraient-ils donné des remèdes à vos maux, qu’ils n’ont pas seulement connus ? Vos maladies principales sont l’orgueil, qui vous soustrait de Dieu, la concupiscence qui vous attache à la terre, et ils n’ont fait autre chose qu’entretenir au moins l’une de ces maladies. S’ils vous ont donné Dieu pour objet, ce n’a été que pour exercer votre superbe : ils vous ont fait penser que vous lui étiez semblables et conformes par votre nature. Et ceux qui ont vu la vanité de cette prétention vous ont jeté dans l’autre précipice, en vous faisant entendre que votre nature était pareille à celle des bêtes, et vous ont porté à chercher votre bien dans les concupiscences qui sont le partage des animaux. Ce n’est pas là le moyen de vous guérir de vos injustices, que ces sages n’ont point connues. Je puis seule vous faire entendre qui vous êtes, à….

Adam, Jésus-Christ.

Si on vous unit à Dieu, c’est par grâce, non par nature. Si on vous abaisse, c’est par pénitence, non par nature.

Ainsi cette double capacité…

Vous n’êtes pas dans l’état de votre création.

Ces deux états étant ouverts, il est impossible que vous ne les reconnaissiez pas. Suivez vos mouvements, observez-vous vous-même, et voyez si vous n’y trouverez pas les caractères vivants de ces deux natures.

Tant de contradictions se trouveraient-elles dans un sujet simple ?

— Incompréhensible. — Tout ce qui est incompréhensible ne laisse pas d’être : Le nombre infini. Un espace infini, égal au fini.

— Incroyable que Dieu s’unisse à nous. — Cette considération n’est tirée que de la vue de notre bassesse. Mais si vous l’avez bien sincère, suivez-la aussi loin que moi, et reconnaissez que nous sommes en effet si bas, que nous sommes par nous-mêmes incapables de connaître si sa miséricorde ne peut pas nous rendre capables de lui. Car je voudrais savoir d’où cet animal, qui se reconnaît si faible, a le droit de mesurer la miséricorde de Dieu, et d’y mettre les bornes que sa fantaisie lui suggère. Il sait si peu ce que c’est que Dieu, qu’il ne sait pas ce qu’il est lui-même ; et, tout troublé de la vue de son propre état, il ose dire que Dieu ne le peut pas rendre capable de sa communication.

Mais je voudrais lui demander si Dieu demande autre chose de lui, sinon qu’il l’aime en le connaissant ; et pourquoi il croit que Dieu ne peut se rendre connaissable et aimable à lui, puisqu’il est naturellement capable d’amour et de connaissance. Il est sans doute qu’il connaît au moins qu’il est, et qu’il aime quelque chose. Donc, s’il voit quelque chose dans les ténèbres où il est, et s’il trouve quelque sujet d’amour parmi les choses de la terre, pourquoi, si Dieu lui donne quelque rayon de son essence, ne sera-t-il pas capable de le connaître et de l’aimer en la manière qu’il lui plaira se communiquer à nous ? Il y a donc sans doute une présomption insupportable dans ces sortes de raisonnements, quoiqu’ils paraissent fondés sur une humilité apparente, qui n’est ni sincère, ni raisonnable, si elle ne nous fait confesser que, ne sachant de nous-mêmes qui nous sommes, nous ne pouvons l’apprendre que de Dieu.

Je n’entends pas que vous soumettiez votre créance à moi sans raison, et ne prétends pas vous assujettir avec tyrannie ; je ne prétends pas aussi vous rendre raison de toutes choses. Et pour accorder ces contrariétés, j’entends vous faire voir clairement, par des preuves convaincantes, des marques divines en moi, qui vous convainquent de ce que je suis, et m’attirent autorité par des merveilles et des preuves que vous ne puissiez refuser ; et qu’ensuite vous croyiez sans… les choses que je vous enseigne, quand vous n’y trouverez autre sujet de les refuser, sinon que vous ne pouvez par vous-mêmes connaître si elles sont ou non.

Dieu a voulu racheter les hommes, et ouvrir le salut à ceux qui le cherchaient ; mais les hommes s’en rendent si indignes qu’il est juste que Dieu refuse à quelques-uns, à cause de leur endurcissement, ce qu’il accorde aux autres par une miséricorde qui ne leur est pas due. S’il eût voulu surmonter l’obstination des plus endurcis, il l’eût pu, en se découvrant si manifestement à eux qu’ils n’eussent pu douter de la vérité de son essence, comme il paraîtra au dernier jour, avec un tel éclat de foudres et un tel renversement de la nature, que les morts ressusciteront, et les plus aveugles le verront.

Ce n’est pas en cette sorte qu’il a voulu paraître, dans son avènement de douceur ; parce que tant d’hommes se rendant indignes de sa clémence, il a voulu les laisser dans la privation du bien qu’ils ne veulent pas. Il n’était donc pas juste qu’il parût d’une manière manifestement divine, et absolument capable de convaincre tous les hommes ; mais il n’était pas juste aussi qu’il vînt d’une manière si cachée, qu’il ne pût être reconnu de ceux qui le chercheraient sincèrement. Il a voulu se rendre parfaitement connaissable à ceux-là ; et ainsi, voulant paraître à découvert à ceux qui le cherchent de tout leur cœur, et caché à ceux qui le fuient de tout leur cœur, il tempère sa connaissance, en sorte qu’il a donné des marques de soi visibles à ceux qui le cherchent, et non à ceux qui ne le cherchent pas. Il y a assez de lumière pour ceux qui ne désirent que de voir, et assez d’obscurité pour ceux qui ont une disposition contraire.

430 bis

Tout ce qui est incompréhensible ne laisse pas d’être.

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Nul autre n’a connu que l’homme est la plus excellente créature. Les uns, qui ont bien connu la réalité de son excellence, ont pris pour lâcheté et pour ingratitude les sentiments bas que les homme sont naturellement d’eux-mêmes ; et les autres, qui ont bien connu combien cette bassesse est effective, ont traité d’une superbe ridicule ces sentiments de grandeur, qui sont aussi naturels à l’homme.

Levez vos yeux vers Dieu, disent les uns : voyez celui auquel vous ressemblez, et qui vous a fait pour l’adorer. Vous pouvez vous rendre semblable à lui ; la sagesse vous y égalera, si vous voulez le suivre. « Haussez la tête, hommes libres », dit Épictète. Et les autres lui disent : Baissez les yeux vers la terre, chétif ver que vous êtes, et regardez les bêtes dont vous êtes le compagnon.

Que deviendra donc l’homme ? sera-t-il égal à Dieu ou aux bêtes ? quelle effroyable distance ! Que serons-nous donc ? qui ne voit par tout cela que l’homme est égaré, qu’il est tombé de sa place, qu’il la cherche avec inquiétude, qu’il ne la peut plus retrouver ? Et qui l’y adressera donc ? les plus grands hommes ne l’ont pu.

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Le pyrrhonisme est le vrai ; car, après tout, les hommes, avant Jésus-Christ, ne savaient où ils en étaient, ni s’ils étaient grands ou petits. Et ceux qui ont dit l’un ou l’autre n’en savaient rien, et devinaient sans raison et par hasard ; et même ils erraient toujours, en excluant l’un ou l’autre.

Quod ergo ignorantes, quæritis, religio annuntiat vobis.

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Après avoir entendu toute la nature de l’homme. — Il faut, pour faire qu’une religion soit vraie, qu’elle ait connu notre nature. Elle doit avoir connu la grandeur et la petitesse, et la raison de l’une et de l’autre. Qui l’a connue, que la chrétienne ?

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Les principales forces des pyrrhoniens, je laisse les moindres, sont : que nous n’avons aucune certitude de la vérité de ces principes, hors la foi et la révélation, sinon en [ce] que nous les sentons naturellement en nous. Or ce sentiment naturel n’est pas une preuve convaincante de leur vérité, puisque n’y ayant point de certitude, hors la foi, si l’homme est créé par un Dieu bon, par un démon méchant, ou à l’aventure, il est en doute si ces principes nous sont donnés ou véritables, ou faux, ou incertains — selon notre origine. De plus, que personne n’a d’assurance, hors de la foi, s’il veille ou s’il dort, vu que durant le sommeil on croit veiller aussi fermement que nous faisons ; on croit voir les espaces, les figures, les mouvements ; on sent couler le temps, on le mesure ; et enfin on agit de même qu’éveillé ; de sorte que, la moitié de la vie se passant en sommeil, par notre propre aveu, où, quoi qu’il nous en paraisse, nous n’avons aucune idée du vrai, tous nos sentiments étant alors des illusions, qui sait si cette autre moitié de la vie où nous pensons veiller n’est pas un autre sommeil un peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons dormir ?

[Et qui doute que, si on rêvait en compagnie, et que par hasard les songes s’accordassent, ce qui est assez ordinaire, et qu’on veillât en solitude, on ne crût les choses renversées ? Enfin, comme on rêve souvent qu’on rêve, entassant un songe sur l’autre, la vie n’est elle-même qu’un songe, sur lequel les autres sont entés, dont nous nous éveillons à la mort, pendant laquelle nous avons aussi peu les principes du vrai et du bien que pendant le sommeil naturel : ces différentes pensées qui nous y agitent n’étant peut-être que des illusions, pareilles à l’écoulement du temps et aux vaines fantaisies de nos songes ?]

Voilà les principales forces de part et d’autre.

Je laisse les moindres, comme les discours que font les pyrrhoniens contre les impressions de la coutume, de l’éducation, des mœurs des pays, et les autres choses semblables qui, quoiqu’elles entraînent la plus grande partie des hommes communs qui ne dogmatisent que sur ces vains fondements, sont renversés par le moindre souffle des pyrrhoniens. On n’a qu’à voir leurs livres, si l’on n’en est pas assez persuadé ; on le deviendra bien vite, et peut-être trop.

Je m’arrête à l’unique fort des dogmatistes, qui est qu’en parlant de bonne foi et sincèrement, on ne peut douter des principes naturels. Contre quoi les pyrrhoniens opposent en un mot l’incertitude de notre origine, qui enferme celle de notre nature ; à quoi les dogmatistes sont encore à répondre depuis que le monde dure.

Voilà la guerre ouverte entre les hommes, où il faut que chacun prenne parti, et se range nécessairement ou au dogmatisme, ou au pyrrhonisme. Car qui pensera demeurer neutre sera pyrrhonien par excellence ; cette neutralité est l’essence de la cabale : qui n’est pas contre eux est excellemment pour eux [en quoi paraît leur avantage]. Ils ne sont pas pour eux-mêmes : ils sont neutres, indifférents, suspendus à tout, sans s’excepter.

Que fera donc l’homme en cet état ? Doutera-t-il de tout ? doutera-t-il s’il veille, si on le pince, si on le brûle ? doutera-t-il s’il doute ? doutera-t-il s’il est ? On n’en peut venir là ; et je mets en fait qu’il n’y a jamais eu de pyrrhonien effectif parfait. La nature soutient la raison impuissante, et l’empêche d’extravaguer jusqu’à ce point.

Dira-t-il donc, au contraire, qu’il possède certainement la vérité, lui qui, si peu qu’on le pousse, ne peut en montrer aucun titre, et est forcé de lâcher prise ?

Quelle chimère est-ce donc que l’homme ? Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige ! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre ; dépositaire du vrai, cloaque d’incertitude et d’erreur ; gloire et rebut de l’univers.

Qui démêlera cet embrouillement ? La nature confond les pyrrhoniens, et la raison confond les dogmatiques. Que deviendrez-vous donc, ô hommes qui cherchez quelle est votre véritable condition par votre raison naturelle ? Vous ne pouvez fuir une de ces sectes, ni subsister dans aucune.

Connaissez donc, superbe, quel paradoxe vous êtes à vous-même. Humiliez-vous, raison impuissante ; taisez-vous, nature imbécile : apprenez que l’homme passe infiniment l’homme, et entendez de votre maître votre condition véritable que vous ignorez. Écoutez Dieu.

Car enfin, si l’homme n’avait jamais été corrompu, il jouirait dans son innocence et de la vérité et de la félicité avec assurance ; et si l’homme n’avait jamais été que corrompu, il n’aurait aucune idée ni de la vérité ni de la béatitude. Mais, malheureux que nous sommes, et plus que s’il n’y avait point de grandeur dans notre condition, nous avons une idée du bonheur, et ne pouvons y arriver ; nous sentons une image de la vérité, et ne possédons que le mensonge ; incapables d’ignorer absolument et de savoir certainement, tant il est manifeste que nous avons été dans un degré de perfection dont nous sommes malheureusement déchus !

Chose étonnante, cependant, que le mystère le plus éloigné de notre connaissance, qui est celui de la transmission du péché, soit une chose sans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connaissance de nous-mêmes ! Car il est sans doute qu’il n’y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant si éloignés de cette source, semblent incapables d’y participer. Cet écoulement ne nous paraît pas seulement impossible, il nous semble même très injuste ; car qu’y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté, pour un péché où il paraît avoir si peu de part, qu’il est commis six mille ans avant qu’il fût en être ? Certainement rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine ; et cependant, sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme ; de sorte que l’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme.

[D’où il paraît que Dieu, voulant nous rendre la difficulté de notre être inintelligible à nous-mêmes, en a caché le nœud si haut, ou, pour mieux dire, si bas, que nous étions bien incapables d’y arriver, de sorte que ce n’est pas par les superbes agitations de notre raison, mais par la simple soumission de la raison, que nous pouvons véritablement nous connaître.

[Ces fondements, solidement établis sur l’autorité inviolable de la religion, nous font connaître qu’il y a deux vérités de foi également constantes : l’une, que l’homme dans l’état de la création ou dans celui de la grâce est élevé au-dessus de toute la nature, rendu comme semblable à Dieu, et participant de sa divinité, l’autre qu’en l’état de la corruption et de péché, il est déchu de cet état et rendu semblable aux bêtes.

[Ces deux propositions sont également fermes et certaines. L’Écriture nous les déclare manifestement, lorsqu’elle dit en quelques lieux : Deliciæ meæ esse cum filiis hominum. Effundam spiritum meum saper omnem carnem. Dii estis, etc., et qu’elle dit en d’autres : Omnis caro fœnum, Homo assimilatus est jumentis insipientibus, et similis factus est illis. Dixi in corde meo de filiis hominum, Eccl. III.

[Par où il paraît clairement que l’homme, par la grâce, est rendu comme semblable à Dieu et participant de sa divinité, et que sans la grâce il est comme semblable aux bêtes brutes.]

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Sans ces divines connaissances, qu’ont pu faire les hommes, sinon, ou s’élever dans le sentiment intérieur qui leur reste de leur grandeur passée, ou s’abattre dans la vue de leur faiblesse présente ? Car, ne voyant pas la vérité entière, ils n’ont pu arriver à une parfaite vertu. Les uns considérant la nature comme incorrompue, les autres comme irréparable, ils n’ont pu fuir, ou l’orgueil, ou la paresse, qui sont les deux sources de tous les vices ; puisqu’[ils] ne [peuvent] sinon, ou s’y abandonner par lâcheté, ou en sortir par l’orgueil. Car, s’ils connaissaient l’excellence de l’homme, ils en ignoraient la corruption ; de sorte qu’ils évitaient bien la paresse, mais ils se perdaient dans la superbe : et s’ils reconnaissaient l’infirmité de la nature, ils en ignoraient la dignité : de sorte qu’ils pouvaient bien éviter la vanité, mais c’était en se précipitant dans le désespoir. De là viennent les diverses sectes des stoïques et des épicuriens, des dogmatistes et des académiciens, etc.

La seule religion chrétienne a pu guérir ces deux vices, non pas en chassant l’un par l’autre, par la sagesse de la terre, mais en chassant l’un et l’autre, par la simplicité de l’Évangile. Car elle apprend aux justes, qu’elle élève jusqu’à la participation de la divinité même, qu’en ce sublime état ils portent encore la source de toute la corruption, qui les rend durant toute la vie sujets à l’erreur, à la misère, à la mort, au péché ; et elle crie aux plus impies qu’ils sont capables de la grâce de leur Rédempteur. Ainsi, donnant à trembler [à] ceux qu’elle justifie, et consolant ceux qu’elle condamne, elle tempère avec tant de justesse la crainte avec l’espérance, par cette double capacité qui est commune à tous et de la grâce et du péché, qu’elle abaisse infiniment plus que la seule raison ne peut faire, mais sans désespérer ; et qu’elle élève infiniment plus que l’orgueil de la nature, mais sans enfler : faisant bien voir par là qu’étant seule exempte d’erreur et de vice, il n’appartient qu’à elle et d’instruire et de corriger les hommes.

Qui peut donc refuser à ces célestes lumières de les croire et de les adorer ? Car n’est-il pas plus clair que le jour que nous sentons en nous-mêmes des caractères ineffaçables d’excellence ? et n’est-il pas aussi véritable que nous éprouvons à toute heure les effets de notre déplorable condition ? Que nous crie donc ce chaos et cette confusion monstrueuse, sinon la vérité de ces deux états, avec une voix si puissante, qu’il est impossible de résister ?

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Faiblesse. — Toutes les occupations des hommes sont à avoir du bien ; et ils ne sauraient avoir de titre pour montrer qu’ils le possèdent par justice, car ils n’ont que la fantaisie des hommes, ni force pour le posséder sûrement. Il en est de même de la science, car la maladie l’ôte. Nous sommes incapables et de vrai et de bien.

436 bis

Toutes les occupations des hommes sont à avoir du bien ; et ils n’ont ni titre pour le posséder justement, ni force pour le posséder sûrement ; de même la science, les plaisirs. Nous n’avons ni le vrai, ni le bien.

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Nous souhaitons la vérité, et ne trouvons en nous qu’incertitude.

Nous recherchons le bonheur, et ne trouvons que misère et mort.

Nous sommes incapables de ne pas souhaiter la vérité et le bonheur, et sommes incapables ni de certitude ni de bonheur. Ce désir nous est laissé, tant pour nous punir, que pour nous faire sentir d’où nous sommes tombés.

438

Si l’homme n’est fait pour Dieu, pourquoi n’est-il heureux qu’en Dieu ? si l’homme est fait pour Dieu, pourquoi est-il si contraire à Dieu ?

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Nature corrompue. — L’homme n’agit point par la raison, qui fait son être.

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La corruption de la raison paraît par tant de différentes et extravagantes mœurs ; il a fallu que la vérité soit venue, afin que l’homme ne véquît plus en soi-même.

441

Pour moi, j’avoue qu’aussitôt que la religion chrétienne découvre ce principe, que la nature des hommes est corrompue et déchue de Dieu, cela ouvre les yeux à voir partout le caractère de cette vérité ; car la nature est telle, qu’elle marque partout un Dieu perdu, et dans l’homme, et hors de l’homme, et une nature corrompue.

442

La vraie nature de l’homme, son vrai bien, et la vraie vertu, et la vraie religion, sont choses dont la connaissance est inséparable.

443

Grandeur, misère. — À mesure qu’on a de lumière, on découvre plus de grandeur et plus de bassesse dans l’homme. Le commun des hommes — ; ceux qui sont plus élevés, les philosophes : ils étonnent le commun des hommes ; — les chrétiens : ils étonnent les philosophes.

Qui s’étonnera donc de voir que la religion ne fait que connaître à fond ce qu’on reconnaît d’autant plus qu’on a plus de lumière ?

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Ce que les hommes, par leurs plus grandes lumières, avaient pu connaître, cette religion l’enseignait à ses enfants.

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Le péché originel est folie devant les hommes, mais on le donne pour tel ; vous ne me devez donc pas reprocher le défaut de raison en cette doctrine, puisque je la donne pour être sans raison. Mais cette folie est plus sage que toute la sagesse des hommes, sapientius est hominibus ; car, sans cela, que dira-t-on qu’est l’homme ? Tout son état dépend de ce point imperceptible ; et comment s’en fût-il aperçu par sa raison, puisque c’est une chose contre la raison, et que sa raison, bien loin de l’inventer par ses voies, s’en éloigne quand on le lui présente ?

446

Du péché originel. Tradition ample du péché originel selon les juifs.

Sur le mot de la Genèse, viii : la composition du cœur de l’homme est mauvaise dès son enfance. R. Moïse Haddavschan : Ce mauvais levain est mis dans l’homme dès l’heure où il est formé.

Massechet Succa : Ce mauvais levain a sept noms dans l’Écriture ; il est appelé mal, prépuce, immonde, ennemi, scandale, cœur de pierre, aquilon : tout cela signifie la malignité qui est cachée et empreinte dans le cœur de l’homme.

Misdrach Tillim dit la même chose, et que Dieu délivrera la bonne nature de l’homme de la mauvaise.

Cette malignité se renouvelle tous les jours contre l’homme, comme il est écrit Ps. xxxvii : « L’impie observe le juste, et cherche à le faire mourir ; mais Dieu ne l’abandonnera point. » Cette malignité tente le cœur de l’homme en cette vie, et l’accusera en l’autre. Tout cela se trouve dans le Talmud.

Misdrach Tillim sur le Ps. iv : « Frémissez, et vous ne pécherez point » : Frémissez, et épouvantez votre concupiscence, et elle ne vous induira point à pécher. Et sur le Ps. xxxvi : « L’impie a dit en son cœur : Que la crainte de Dieu ne soit point devant moi » ; c’est-à-dire, que la malignité naturelle à l’homme a dit cela à l’impie.

Misdrach el Kohelet. « Meilleur est l’enfant pauvre et sage que le roi vieux et fol qui ne sait pas prévoir l’avenir. » L’enfant est la vertu, et le roi est la malignité de l’homme. Elle est appelée roi, parce que tous les membres lui obéissent, et vieux, parce qu’il est dans le cœur de l’homme depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse ; et fol, parce qu’il conduit l’homme dans la voie de [perdition] qu’il ne prévoit point.

La même chose est dans Misdrach Tillim.

Bereschit Rabba sur le Ps. xxxv : « Seigneur, tous mes os te béniront, parce que tu délivres le pauvre du tyran » : Et y a-t-il un plus grand tyran que le mauvais levain ? — Et sur les Prov. xxv : « Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger » ; c’est-à-dire, si le mauvais levain a faim, donnez-lui du pain de la sagesse, dont il est parlé Prov., ix ; et s’il a soif, donnez-lui de l’eau dont il est parlé Is., lv.

Misdrach Tillim dit la même chose ; et que l’Écriture en cet endroit, en parlant de notre ennemi, entend le mauvais levain : et qu’en lui [donnant] ce pain et cette eau, on lui assemblera des charbons sur la tête.

Misdrach el Kohelet, sur l’Eccl., ix : « Un grand roi a assiégé une petite ville. » Ce grand roi est le mauvais levain, les grandes machines dont il l’environne sont les tentations, et il a été trouvé un homme sage et pauvre qui l’a délivrée, c’est-à-dire la vertu.

Et sur le Ps. xli : « Bienheureux qui a égard aux pauvres. »

Et sur le Ps. lxxviii : « L’esprit s’en va et ne revient plus » ; d’où quelques-uns ont pris sujet d’errer contre l’immortalité de l’âme ; mais le sens est que cet esprit est le mauvais levain, qui s’en va avec l’homme jusqu’à la mort, et ne reviendra point en la résurrection.

Et sur le Ps. ciii, la même chose.

Et sur le Ps. xvi.

447

Dira-t-on que pour avoir dit que la justice est partie de la terre, les hommes aient connu le péché originel ? — Nemo ante obitum beatus est ; c’est-à-dire qu’ils aient connu qu’à la mort la béatitude éternelle et essentielle commence ?

448

[Miton] voit bien que la nature est corrompue, et que les hommes sont contraires à l’honnêteté ; mais il ne sait pas pourquoi ils ne peuvent voler plus haut.

449

Ordre. — Après la corruption, dire : il est juste que tous ceux qui sont en cet état le connaissent, et ceux qui s’y plaisent, et ceux qui s’y déplaisent ; mais il n’est pas juste que tous voient la rédemption.

450

Si l’on ne se connaît plein de superbe, d’ambition, de concupiscence, de faiblesse, de misère et d’injustice, on est bien aveugle. Et si, en le connaissant, on ne désire d’en être délivré, que peut-on dire d’un homme… ?

Que peut-on donc avoir que de l’estime pour une religion qui connaît si bien les défauts de l’homme, et que du désir pour la vérité d’une religion qui y promet des remèdes si souhaitables ?

451

Tous les hommes se haïssent naturellement l’un l’autre. On s’est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public ; mais ce n’est que [feinte] et une fausse image de la charité ; car au fond ce n’est que haine.

452

Plaindre les malheureux n’est pas contre la concupiscence ; au contraire, on est bien aise d’avoir à rendre ce témoignage d’amitié, et à s’attirer la réputation de tendresse, sans rien donner.

453

On a fondé et tiré de la concupiscence des règles admirables de police, de morale et de justice ; mais dans le fond, ce vilain fond de l’homme, ce figmentum malum, n’est que couvert : il n’est pas ôté.

454

Injustice. — Ils n’ont pas trouvé d’autre moyen de satisfaire la concupiscence sans faire tort aux autres.

455

Le moi est haïssable : vous, Miton, le couvrez, vous ne l’ôtez pas pour cela ; vous êtes donc toujours haïssable. — Point, car en agissant, comme nous faisons, obligeamment pour tout le monde, on n’a plus sujet de nous haïr. — Cela est vrai, si on ne haïssait dans le moi que le déplaisir qui nous en revient. Mais si je le hais parce qu’il est injuste, qu’il se fait centre du tout, je le haïrai toujours.

En un mot, le moi a deux qualités : il est injuste en soi, en ce qu’il se fait centre du tout ; il est incommode aux autres, en ce qu’il les veut asservir : car chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres. Vous en ôtez l’incommodité, mais non pas l’injustice ; et ainsi vous ne le rendez pas aimable à ceux qui en haïssent l’injustice : vous ne le rendez aimable qu’aux injustes, qui n’y trouvent plus leur ennemi ; et ainsi vous demeurez injuste et ne pouvez plaire qu’aux injustes.

456

Quel dérèglement de jugement, par lequel il n’y a personne qui ne se mette au-dessus de tout le reste du monde, et qui n’aime mieux son propre bien, et la durée de son bonheur, et de sa vie, que celle de tout le reste du monde !

457

Chacun est un tout à soi-même, car, lui mort, le tout est mort pour soi. Et de là vient que chacun croit être tout à tous. Il ne faut pas juger de la nature selon nous, mais selon elle.

458

« Tout ce qui est au monde est concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie : libido sentiendi, libido sciendi, libido dominandi. » Malheureuse la terre de malédiction que ces trois fleuves de feu embrasent plutôt qu’ils n’arrosent ! Heureux ceux qui, étant sur ces fleuves, non pas plongés, non pas entraînés, mais immobiles, mais affermis ; non pas debout, mais assis dans une assiette basse et sûre, d’où ils ne se relèvent pas avant la lumière, mais, après s’y être reposés en paix, tendent la main à celui qui les doit élever, pour les faire tenir debout et fermes dans les porches de la sainte Hiérusalem, où l’orgueil ne pourra plus les combattre et les abattre ; et qui cependant pleurent, non pas de voir écouler toutes les choses périssables que les torrents entraînent, mais dans le souvenir de leur chère patrie, de la Hiérusalem céleste, dont ils se souviennent sans cesse dans la longueur de leur exil !

459

Les fleuves de Babylone coulent, et tombent et entraînent.

Ô sainte Sion, où tout est stable et où rien ne tombe !

Il faut s’asseoir sur les fleuves, non sous ou dedans, mais dessus ; et non debout, mais assis : pour être humble, étant assis, et en sûreté, étant dessus. Mais nous serons debout dans les porches de Hiérusalem.

Qu’on voie si ce plaisir est stable ou coulant : s’il passe, c’est un fleuve de Babylone.

460

Concupiscence de la chair, concupiscence des yeux, orgueil, etc. — Il y a trois ordres de choses : la chair, l’esprit, la volonté. Les charnels sont les riches, les rois : ils ont pour l’objet le corps. Les curieux et savants : ils ont pour objet l’esprit. Les sages : ils ont pour objet la justice.

Dieu doit régner sur tout, et tout se rapporter à lui. Dans les choses de la chair, règne proprement la concupiscence ; dans les spirituelles, la curiosité proprement ; dans la sagesse, l’orgueil proprement. Ce n’est pas qu’on ne puisse être glorieux pour les biens ou pour les connaissances, mais ce n’est pas le lieu de l’orgueil : car, en accordant à un homme qu’il est savant, on ne laissera pas de le convaincre qu’il a tort d’être superbe. Le lieu propre à la superbe est la sagesse, car on ne peut accorder à un homme qu’il s’est rendu sage, et qu’il a tort d’être glorieux ; car cela est de justice. Aussi Dieu seul donne la sagesse ; et c’est pourquoi : Qui gloriatur, in Domino gloriatur.

461

Les trois concupiscences ont fait trois sectes, et les philosophes n’ont fait autre chose que suivre une des trois concupiscences.

462

Recherche du vrai bien. — Le commun des hommes met le bien dans la fortune et dans les biens du dehors, ou au moins dans le divertissement. Les philosophes ont montré la vanité de tout cela, et l’ont mis où ils ont pu.

463

[Contre les philosophes qui ont Dieu sans Jésus-Christ.]

Philosophes. — Ils croient que Dieu est seul digne d’être aimé et d’être admiré, et ont désiré d’être aimés et admirés des hommes ; et ils ne connaissent pas leur corruption. S’ils se sentent pleins de sentiments pour l’aimer et l’adorer, et qu’ils y trouvent leur joie principale, qu’ils s’estiment bons, à la bonne heure. Mais s’ils s’y trouvent répugnants, s’[ils] n’[ont] aucune pente qu’à se vouloir établir dans l’estime des hommes, et que, pour toute perfection, ils fassent seulement que, sans forcer les hommes, ils leur fassent trouver leur bonheur à les aimer, je dirai que cette perfection est horrible. Quoi ! ils ont connu Dieu, et n’ont pas désiré uniquement que les hommes l’aimassent, mais que les hommes s’arrêtassent à eux ! Ils ont voulu être l’objet du bonheur volontaire des hommes !

464

Philosophes. — Nous sommes pleins de choses qui nous jettent au dehors.

Notre instinct nous fait sentir qu’il faut chercher notre bonheur hors de nous ; nos passions nous poussent au dehors, quand même les objets ne s’offriraient pas pour les exciter ; les objets du dehors nous tentent d’eux-mêmes et nous appellent, quand même nous n’y pensons pas. Et ainsi les philosophes ont beau dire : retirez-vous en vous-mêmes, vous y trouverez votre bien ; on ne les croit pas, et ceux qui les croient sont les plus vides et les plus sots.

465

Les Stoïques disent : rentrez au dedans de vous-mêmes ; c’est là où vous trouverez votre repos : et cela n’est pas vrai.

Les autres disent : sortez en dehors : recherchez le bonheur en vous divertissant et cela n’est pas vrai : les maladies viennent.

Le bonheur n’est ni hors de nous, ni dans nous ; il est en Dieu, et hors et dans nous.

466

Quand Épictète aurait vu parfaitement bien le chemin, il dit aux hommes : vous en suivez un faux ; il montre que c’en est un autre, mais il n’y mène pas. C’est celui de vouloir ce que Dieu veut ; Jésus-Christ seul y mène : Via, veritas.

Les vices de Zénon même.

467

Raison des effets. — Épictète. Ceux qui disent : Vous avez mal à la tête… ; ce n’est pas de même. On est assuré de la santé et non pas de la justice ; et en effet la sienne était une niaiserie.

Et cependant il la croyait démonstrative en disant : « Ou en noire puissance ou non. » Mais il ne s’apercevait pas qu’il n’est pas en notre pouvoir de régler le cœur, et il avait tort de le conclure de ce qu’il y avait des chrétiens.

468

Nulle autre religion n’a proposé de se haïr. Nulle autre religion ne peut donc plaire à ceux qui se haïssent et qui cherchent un être véritablement aimable. Et ceux-là, s’ils n’avaient jamais ouï parler de la religion d’un Dieu humilié, l’embrasseraient incontinent.

469

Je sens que je puis n’avoir point été, car le moi consiste dans ma pensée : donc moi qui pense n’aurais point été, si ma mère eût été tuée avant que j’eusse été animé : donc je ne suis pas un être nécessaire. Je ne suis pas aussi éternel, ni infini : mais je vois bien qu’il y a dans la nature un être nécessaire, éternel et infini.

470

Si j’avais vu un miracle, disent-ils, je me convertirais. — Comment assurent-ils qu’ils feraient ce qu’ils ignorent ? ils s’imaginent que cette conversion consiste en une adoration qui se tait de Dieu comme un commerce et une conversation telle qu’ils se la figurent. La conversion véritable consiste à s’anéantir devant cet être universel qu’on a irrité tant de fois, et qui peut vous perdre légitimement à toute heure ; à reconnaître qu’on ne peut rien sans lui, et qu’on n’a mérité rien de lui que sa disgrâce. Elle consiste à connaître qu’il y a une opposition invincible entre Dieu et nous, et que, sans un médiateur, il ne peut avoir de commerce.

471

Il est injuste qu’on s’attache à moi, quoiqu’on le fasse avec plaisir et volontairement ; je tromperais ceux à qui j’en ferais naître le désir, car je ne suis la fin de personne et n’ai pas de quoi les satisfaire. Ne suis-je pas prêt à mourir ? et ainsi l’objet de leur attachement mourra. Donc, comme je serais coupable de faire croire une fausseté, quoique je la persuadasse doucement, et qu’on la crût avec plaisir, et qu’en cela on me fît plaisir, de même, je suis coupable de me faire aimer. Et si j’attire les gens à s’attacher à moi, je dois avertir ceux qui seraient prêts à consentir au mensonge, qu’ils ne le doivent pas croire, quelque avantage qui m’en revînt ; et, de même, qu’ils ne doivent pas s’attacher à moi ; car il faut qu’ils passent leur vie et leurs soins à plaire à Dieu, ou à le chercher.

472

La volonté propre ne se satisfera jamais, quand elle aurait pouvoir de tout ce qu’elle veut ; mais on est satisfait dès l’instant qu’on y renonce. Sans elle, on ne peut être malcontent ; par elle, on ne peut être content.

473

Qu’on s’imagine un corps plein de membres pensants.

474

Membres. Commencer par là. — Pour régler l’amour qu’on se doit à soi-même, il faut s’imaginer un corps plein de membres pensants, car nous sommes membres du tout, et voir comment chaque membre devrait s’aimer, etc.

475

Si les pieds et les mains avaient une volonté particulière, jamais ils ne seraient dans leur ordre qu’en soumettant cette volonté particulière à la volonté première qui gouverne le corps entier. Hors de là, ils sont dans le désordre et dans le malheur ; mais en ne voulant que le bien du corps, ils font leur propre bien.

476

Il faut n’aimer que Dieu et ne haïr que soi.

Si le pied avait toujours ignoré qu’il appartînt au corps, et qu’il y eût un corps dont il dépendît, s’il n’avait eu que la connaissance et l’amour de soi, et qu’il vînt à connaître qu’il appartient à un corps duquel il dépend, quel regret, quelle confusion de sa vie passée, d’avoir été inutile au corps qui lui a influé la vie, qui l’eût anéanti s’il l’eût rejeté et séparé de soi, comme il se séparait de lui ! Quelles prières d’y être conservé ! et avec quelle soumission se laisserait-il gouverner à la volonté qui régit le corps, jusqu’à consentir à être retranché s’il le faut ! ou il perdrait sa qualité de membre ; car il faut que tout membre veuille bien périr pour le corps, qui est le seul pour qui tout est.

477

Il est faux que nous soyons dignes que les autres nous aiment, il est injuste que nous le voulions. Si nous naissions raisonnables, et indifférents, et connaissant nous et les autres, nous ne donnerions point cette inclination à notre volonté. Nous naissons pourtant avec elle ; nous naissons donc injustes, car tout tend à soi. Cela est contre tout ordre : il faut tendre au général ; et la pente vers soi est le commencement de tout désordre, en guerre, en police, en économie, dans le corps particulier de l’homme. La volonté est donc dépravée.

Si les membres des communautés naturelles et civiles tendent au bien du corps, les communautés elles-mêmes doivent tendre à un autre corps plus général, dont elles sont membres. L’on doit donc tendre au général. Nous naissons donc injustes et dépravés.

478

Quand nous voulons penser à Dieu, n’y a-t-il rien qui nous détourne, nous tente de penser ailleurs ? Tout cela est mauvais et né avec nous.

479

S’il y a un Dieu, il ne faut aimer que lui, et non les créatures passagères. Le raisonnement des impies, dans la Sagesse, n’est fondé que sur ce qu’il n’y a point de Dieu. Cela posé, dit-il, jouissons donc des créatures. — C’est le pis aller. Mais s’il y avait un Dieu à aimer, il n’aurait pas conclu cela, mais bien le contraire ; et c’est la conclusion des sages : Il y a un Dieu, ne jouissons donc pas des créatures.

Donc tout ce qui nous incite à nous attacher aux créatures est mauvais, puisque cela nous empêche, ou de servir Dieu, si nous le connaissons, ou de le chercher, si nous l’ignorons. Or nous sommes pleins de concupiscence ; donc nous sommes pleins de mal ; donc nous devons nous haïr nous-mêmes, et tout ce qui nous excite à autre attache que Dieu seul.

480

Pour faire que les membres soient heureux, il faut qu’ils aient une volonté et qu’ils la conforment au corps.

481

Les exemples des morts généreuses de Lacédémoniens et autres ne nous touchent guère ; car qu’est-ce que cela nous apporte ? Mais l’exemple de la mort des martyrs nous touche ; car ce sont nos membres. Nous avons un lien commun avec eux ; leur résolution peut former la nôtre, non seulement par l’exemple, mais parce qu’elle a peut-être mérité la nôtre. Il n’est rien de cela aux exemples des païens : nous n’avons point de liaison à eux ; comme on ne devient pas riche pour voir un étranger qui l’est, mais bien pour voir son père ou son mari qui le soient.

482

Morale. — Dieu ayant fait le ciel et la terre, qui ne sentent point le bonheur de leur être, il a voulu faire des êtres qui le connussent, et qui composassent un corps de membres pensants. Car nos membres ne sentent point le bonheur de leur union, de leur admirable intelligence, du soin que la nature a d’y influer les esprits, et de les faire croître et durer. Qu’ils seraient heureux s’ils le sentaient, s’ils le voyaient ! Mais il faudrait pour cela qu’ils eussent intelligence pour le connaître, et bonne volonté pour consentir à celle de l’âme universelle. Que si, ayant reçu l’intelligence, ils s’en servaient à retenir en eux-mêmes la nourriture, sans la laisser passer aux autres membres, ils seraient non seulement injustes, mais encore misérables, et se haïraient plutôt que de s’aimer ; leur béatitude, aussi bien que leur devoir, consistant à consentir à la conduite de l’âme entière à qui ils appartiennent, qui les aime mieux qu’ils ne s’aiment eux-mêmes.

483

Être membre, est n’avoir de vie, d’être et de mouvement que par l’esprit du corps et pour le corps.

Le membre séparé, ne voyant plus le corps auquel il appartient, n’a plus qu’un être périssant et mourant ; cependant il croit être un tout, et ne se voyant point de corps dont il dépende, il croit ne dépendre que de soi, et veut se faire centre et corps lui-même. Mais n’ayant point en soi de principe de vie, il ne fait que s’égarer, et s’étonne dans l’incertitude de son être, sentant bien qu’il n’est pas corps, et cependant ne voyant point qu’il soit membre d’un corps. Enfin, quand il vient à se connaître, il est comme revenu chez soi, et ne s’aime plus que pour le corps ; il plaint ses égarements passés.

Il ne pourrait pas par sa nature aimer une autre chose, sinon pour soi-même et pour se l’asservir, parce que chaque chose s’aime plus que tout. Mais en aimant le corps, il s’aime soi-même, parce qu’il n’a d’être qu’en lui, par lui et pour lui : qui adhæret Deo unus spiritus est.

Le corps aime la main ; et la main, si elle avait une volonté, devrait s’aimer de la même sorte que l’âme l’aime. Tout amour qui va au delà est injuste.

Adhærens Deo unus spiritus est. On s’aime, parce qu’on est membre de Jésus-Christ ; on aime Jésus-Christ, parce qu’il est le corps dont on est membre. Tout est un, l’un est en l’autre, comme les trois Personnes.

484

Deux lois suffisent pour régler toute la République chrétienne, mieux que toutes les lois politiques.

485

La vraie et unique vertu est donc de se haïr, car on est haïssable par sa concupiscence, et de chercher un être véritablement aimable, pour l’aimer. Mais, comme nous ne pouvons aimer ce qui est hors de nous, il faut aimer un être qui soit en nous, et qui ne soit pas nous, et cela est vrai d’un chacun de tous les hommes. Or il n’y a que l’Être universel qui soit tel. Le royaume de Dieu est en nous : le bien universel est en nous, est nous-même, et n’est pas nous.

486

La dignité de l’homme consistait, dans son innocence, à user et dominer sur les créatures, mais aujourd’hui à s’en séparer et s’y assujettir.

487

Toute religion est fausse, qui, dans sa foi, n’adore pas un Dieu comme principe de toutes choses, et qui, dans sa morale, n’aime pas un seul Dieu comme objet de toutes choses.

488

… Mais il est impossible que Dieu soit jamais la fin, s’il n’est le principe. On dirige sa vue en haut, mais on s appuie sur le sable : et la terre fondra, et on tombera en regardant le ciel.

489

S’il y a un seul principe de tout, une seule fin de tout, tout par lui, tout pour lui. Il faut donc que la vraie religion nous enseigne à n’adorer que lui et à n’aimer que lui. Mais, comme nous nous trouvons dans l’impuissance d’adorer ce que nous ne connaissons pas, et d’aimer autre chose que nous, il faut que la religion qui instruit de ces devoirs nous instruise aussi de ces impuissances, et qu’elle nous apprenne aussi les remèdes. Elle nous apprend que, par un homme, tout a été perdu, et la liaison rompue entre Dieu et nous, et que, par un homme, la liaison est réparée.

Nous naissons si contraires à cet amour de Dieu, et il est si nécessaire, qu’il faut que nous naissions coupables, ou Dieu serait injuste.

490

Les hommes, n’ayant pas accoutumé de former le mérite, mais seulement le récompenser où ils le trouvent formé, jugent de Dieu par eux-mêmes.

491

La vraie religion doit avoir pour marque d’obliger à aimer son Dieu. Cela est bien juste, et cependant aucune ne l’a ordonné : la nôtre l’a fait. Elle doit encore avoir connu la concupiscence et l’impuissance ; la nôtre l’a fait. Elle doit y avoir apporté les remèdes ; l’un est la prière. Nulle religion n’a demandé à Dieu de l’aimer et de le suivre.

492

Qui ne hait en soi son amour-propre, et cet instinct qui le porte à se faire Dieu, est bien aveuglé. Qui ne voit que rien n’est si opposé à la justice et à la vérité ? car il est faux que nous méritions cela ; et il est injuste et impossible d’y arriver, puisque tous demandent la même chose. C’est donc une manifeste injustice où nous sommes nés, dont nous ne pouvons nous défaire, et dont il faut nous défaire.

Cependant aucune religion n’a remarqué que ce fût un péché, ni que nous y fussions nés, ni que nous fussions obligés d’y résister, ni n’a pensé à nous en donner les remèdes.

493

La vraie religion enseigne nos devoirs, nos impuissances : orgueil et concupiscence ; et les remèdes : humilité, mortification.

494

Il faudrait que la véritable religion enseignât la grandeur, la misère, portât à l’estime et au mépris de soi, à l’amour et à la haine.

495

Si c’est un aveuglément surnaturel de vivre sans chercher ce qu’on est, c’en est un terrible de vivre mal, en croyant Dieu.

496

L’expérience nous fait voir une différence énorme entre la dévotion et la bonté.

497

Contre ceux qui sur la confiance de la miséricorde de Dieu demeurent dans la nonchalance, sans faire de bonnes œuvres. — Comme les deux sources de nos péchés sont l’orgueil et la paresse, Dieu nous a découvert deux qualités en lui pour les guérir : sa miséricorde et sa justice. Le propre de la justice est d’abattre l’orgueil, quelque saintes que soient les œuvres, et non intres in judicium, etc. ; et le propre de la miséricorde est de combattre la paresse en invitant aux bonnes œuvres, selon ce passage : « La miséricorde de Dieu invite à pénitence » ; et cet autre des Ninivites : « Faisons pénitence, pour voir si par aventure il aura pitié de nous. » Et ainsi tant s’en faut que la miséricorde autorise le relâchement, que c’est au contraire la qualité qui le combat formellement ; de sorte qu’au lieu de dire : S’il n’y avait point en Dieu de miséricorde, il faudrait faire toutes sortes d’efforts pour la vertu ; il faut dire, au contraire, que c’est parce qu’il y a en Dieu de la miséricorde, qu’il faut faire toutes sortes d’efforts.

498

Il est vrai qu’il y a de la peine, en entrant dans la piété ; mais cette peine ne vient pas de la piété qui commence d’être en nous, mais de l’impiété qui y est encore. Si nos sens ne s’opposaient pas à la pénitence, et que notre corruption ne s’opposât pas à la pureté de Dieu, il n’y aurait en cela rien de pénible pour nous. Nous ne souffrons qu’à proportion que le vice, qui nous est naturel, résiste à la grâce surnaturelle ; notre cœur se sent déchiré entre des efforts contraires ; mais il serait bien injuste d’imputer cette violence à Dieu qui nous attire, au lieu de l’attribuer au monde qui nous retient. C’est comme un enfant, que sa mère arrache d’entre les bras des voleurs, doit aimer, dans la peine qu’il souffre, la violence amoureuse et légitime de celle qui procure sa liberté, et ne détester que la violence impétueuse et tyrannique de ceux qui le retiennent injustement. La plus cruelle guerre que Dieu puisse faire aux hommes en cette vie est de les laisser sans cette guerre qu’il est venu apporter. « Je suis venu apporter la guerre, » dit-il ; et, pour instruire de cette guerre : « Je suis venu apporter le fer et le feu. » Avant lui le monde vivait dans cette fausse paix.

499

Œuvres extérieures. — Il n’y a rien de si périlleux que ce qui plaît à Dieu et aux hommes ; car les états qui plaisent à Dieu et aux hommes ont une chose qui plaît à Dieu, et une autre qui plaît aux hommes ; comme la grandeur de sainte Thérèse : ce qui plaît à Dieu est sa profonde humilité dans ses révélations ; ce qui plaît aux hommes sont ses lumières. Et ainsi on se tue d’imiter ses discours, pensant imiter son état, et pas tant d’aimer ce que Dieu aime, et de se mettre en l’état que Dieu aime.

Il vaut mieux ne pas jeûner et en être humilié, que jeûner et en être complaisant. Pharisien, publicain.

Que me servirait de m’en souvenir, si cela peut également me nuire et me servir, et que tout dépend de la bénédiction de Dieu, qu’il ne donne qu’aux choses faites pour lui, et selon ses règles et dans ses voies, la manière étant ainsi aussi importante que la chose, et peut-être plus, puisque Dieu peut du mal tirer du bien, et que sans Dieu on tire le mal du bien ?

500

L’intelligence des mots de bien et de mal.

501

Premier degré : être blâmé en faisant mal, et loué en faisant bien. Second degré : n’être ni loué ni blâmé.

502

Abraham ne prit rien pour lui, mais seulement pour ses serviteurs ; ainsi le juste ne prend rien pour soi du monde, ni des applaudissements du monde ; mais seulement pour ses passions, desquelles il se sert comme maître, en disant à l’une : Va, et : Viens. Sub te erit appetitus tuus. Ses passions ainsi dominées sont vertus : l’avarice, la jalousie, la colère ; Dieu même se les attribue, et ce sont aussi bien vertus que la clémence, la pitié, la constance, qui sont aussi des passions. Il faut s’en servir comme d’esclaves, et, leur laissant leur aliment, empêcher que l’âme n’y en prenne ; car quand les passions sont les maîtresses, elles sont vices, et alors elles donnent à l’âme de leur aliment, et l’âme s’en nourrit et s’en empoisonne.

503

Les philosophes ont consacré les vices, en les mettant en Dieu même ; les chrétiens ont consacré les vertus.

504

Le juste agit par foi dans les moindres choses : quand il reprend ses serviteurs, il souhaite leur conversion par l’esprit de Dieu, et prie Dieu de les corriger, et attend autant de Dieu que de ses répréhensions, et prie Dieu de bénir ses corrections. Et ainsi aux autres actions.

505

Tout nous peut être mortel, même les choses faites pour nous servir ; comme, dans la nature, les murailles peuvent nous tuer, et les degrés nous tuer, si nous n’allons avec justesse.

Le moindre mouvement importe à toute la nature ; la mer entière change pour une pierre. Ainsi, dans la grâce, la moindre action importe par ses suites à tout. Donc tout est important.

En chaque action, il faut regarder, outre l’action, notre état présent, passé, futur, et des autres à qui elle importe, et voir les liaisons de toutes ces choses. Et lors on sera bien retenu.

506

Que Dieu ne nous impute pas nos péchés, c’est-à-dire toutes les conséquences et suites de nos péchés, qui sont effroyables, des moindres fautes, si on veut les suivre sans miséricorde !

507

Les mouvements de grâce, la dureté de cœur, les circonstances extérieures.

508

Pour faire d’un homme un saint, il faut bien que ce soit la grâce ; et qui en doute ne sait ce que c’est que saint et qu’homme.

509

Philosophes. — La belle chose de crier à un homme qui ne se connaît pas, qu’il aille de lui-même à Dieu ! Et la belle chose de le dire à un homme qui se connaît !

510

L’homme n’est pas digne de Dieu, mais il n’est pas incapable d’en être rendu digne.

Il est indigne de Dieu de se joindre à l’homme misérable ; mais il n’est pas indigne de Dieu de le tirer de sa misère.

511

Si on veut dire que l’homme est trop peu pour mériter la communication avec Dieu, il faut être bien grand pour en juger.

512

Elle est toute le corps de Jésus-Christ, en son patois, mais il ne peut dire qu’elle est tout le corps de Jésus-Christ. L’union de deux choses sans changement ne fait point qu’on puisse dire que l’une devient l’autre : ainsi l’âme étant unie au corps, le feu au bois, sans changement ; mais il faut changement qui fasse que la forme de l’une devienne la forme de l’autre, ainsi l’union du Verbe à l’homme.

Parce que mon corps sans mon âme ne ferait pas le corps d’un homme, donc mon âme unie à quelque matière que ce soit, fera mon corps. Il ne distingue la condition nécessaire d’avec la condition suffisante : l’union est nécessaire, mais non suffisante : le bras gauche n’est pas le droit. L’impénétrabilité est une propriété des corps. Identité de numero au regard du même temps exige l’identité de la matière. Ainsi si Dieu unissait mon âme à un corps à la Chine, le même corps, idem numero, serait à la Chine ; la même rivière qui coule là est idem numero que celle qui court en même temps à la Chine.

513

Pourquoi Dieu a établi la prière.

1o Pour communiquer à ses créatures la dignité de la causalité.

2o Pour nous apprendre de qui nous tenons la vertu.

3o Pour nous faire mériter les autres vertus par travail.

(Mais pour se conserver la prééminence, il donne la prière à qui il lui plaît.).

Objection : Mais on croira qu’on tient la prière de soi.

Cela est absurde ; car, puisque, ayant la foi, on ne peut pas avoir les vertus, comment aurait-on la foi ? y a-t-il pas plus de distance de l’infidélité à la foi que de la foi à la vertu ?

Mérite, ce mot est ambigu.

Meruit habere Redemptorem.

Meruit tam sacra membra tangere.

Digno tam sacra membra tangere.

Non sum dignus.

Qui mandicat indignas.

Dignus est accipere.

Dignare me.

Dieu ne doit que suivant ses promesses. Il a promis d’accorder la justice aux prières, jamais il n’a promis les prières qu’aux enfants de la promesse.

Saint Augustin a dit formellement que les forces seraient ôtées au juste. Mais c’est par hasard qu’il l’a dit ; car il pouvait arriver que l’occasion de le dire ne s’offrît pas. Mais ses principes font voir que, l’occasion s’en présentant, il était impossible qu’il ne le dît pas, ou qu’il dît rien de contraire. C’est donc plus d’être forcé à le dire, l’occasion s’en offrant, que de l’avoir dit, l’occasion s’étant offerte : l’un étant de nécessité, l’autre de hasard. Mais les deux sont tout ce qu’on peut demander.

514

« Opérez votre salut avec crainte. »

Preuves de la prière : Petenti dabitur. Donc, il est en notre pouvoir de demander. Au contraire du… : il n’y est pas, puisque l’obtention qui le prierait n’y est pas ; car puisque le salut n’y est pas, et que l’obtention y est, la prière n’y est pas.

Le juste ne devrait donc plus espérer en Dieu, car il ne doit pas espérer, mais s’efforcer d’obtenir ce qu’il demande.

Concluons donc que, puisque l’homme est iniquité maintenant depuis le premier péché, et que Dieu ne veut pas que ce soit par là qu’il ne s’éloigne pas de lui, ce n’est que par un premier effet qu’il ne s’éloigne pas.

Donc, ceux qui s’éloignent n’ont pas ce premier sans lequel on ne s’éloigne pas de Dieu, et ceux qui ne s’éloignent pas ont ce premier effet. Donc, ceux qui étaient possédés quelque temps de la grâce par ce premier effet, cessent de prier, manque de ce premier effet.

Ensuite Dieu quitte le premier en ce sens….

515

Les élus ignoreront leurs vertus, et les réprouvés la grandeur de leurs crimes : Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim, soif, etc. ?

516

Rom., III, 27 : Gloire exclue : par quelle loi ? des œuvres ? non, mais par la foi. — Donc la foi n’est pas en notre puissance comme les œuvres de la loi, et elle nous est donnée d’une autre manière.

517

Consolez-vous : ce n’est pas de vous que vous devez l’attendre, mais au contraire, en n’attendant rien de vous, que vous devez l’attendre.

518

Toute condition et même les martyrs ont à craindre, par l’Écriture.

La peine du purgatoire la plus grande est l’incertitude du jugement. Deus absconditus.

519

Joh., viii : Multi crediderunt in eum. Dicebat ergo Jesus : Si manseritis…, vere mei discipuli eritis, et veritas liberabit vos. — Responderunt : Semen Abrahæ sumus, et nemini servimus unquam.

Il y a bien de la différence entre les disciples et les vrais disciples. On les reconnaît en leur disant que la vérité les rendra libres ; car s’ils répondent qu’ils sont libres et qu’il est en eux de sortir de l’esclavage du diable, ils sont bien disciples, mais non pas vrais disciples.

520

La loi n’a pas détruit la nature ; mais elle l’a instruite ; la grâce n’a pas détruit la loi ; mais elle la fait exercer.

La foi reçue au baptême est la source de toute la vie des chrétiens, et des convertis.

521

La grâce sera toujours dans le monde — et aussi la nature — de sorte qu’elle est en quelque sorte naturelle. Et ainsi toujours il y aura des pélagiens, et toujours des catholiques, et toujours combat ; parce que la première naissance fait les uns, et la grâce de la seconde naissance fait les autres.

522

La loi obligeait à ce qu’elle ne donnait pas. La grâce donne ce à quoi elle oblige.

523

Toute la foi consiste en Jésus-Christ et en Adam ; et toute la morale en la concupiscence et en la grâce.

524

Il n’y a point de doctrine plus propre à l’homme que celle-là, qui l’instruit de sa double capacité de recevoir et de perdre la grâce, à cause du double péril où il est toujours exposé, de désespoir ou d’orgueil.

525

Les philosophes ne prescrivaient point des sentiments proportionnés aux deux états.

Ils inspiraient des mouvements de grandeur pure, et ce n’est pas l’état de l’homme.

Ils inspiraient des mouvements de bassesse pure, et ce n’est pas l’état de l’homme.

Il faut des mouvements de bassesse, non de nature, mais de pénitence, non pour y demeurer, mais pour aller à la grandeur. Il faut des mouvements de grandeur, non de mérite, mais de grâce, et après avoir passé par la bassesse.

526

La misère persuade le désespoir, l’orgueil persuade la présomption. L’incarnation montre à l’homme la grandeur de sa misère, par la grandeur du remède qu’il a fallu.

527

La connaissance de Dieu sans celle de sa misère fait l’orgueil. La connaissance de sa misère sans celle de Dieu fait le désespoir. La connaissance de Jésus-Christ fait le milieu, parce que nous y trouvons et Dieu et notre misère.

528

Jésus-Christ est un Dieu dont on s’approche sans orgueil, et sous lequel on s’abaisse sans désespoir.

529

… Non pas un abaissement qui nous rende incapables de bien, ni une sainteté exempte du mal.

530

Une personne me disait un jour qu’il avait une grande joie et confiance en sortant de confession. L’autre me disait qu’il restait en crainte. Je pensai, sur cela, que de ces deux on en ferait un bon, et que chacun manquait en ce qu’il n’avait pas le sentiment de l’autre. Cela arrive de même souvent en d’autres choses.

531

Celui qui sait la volonté de son maître sera battu de plus de coups, à cause du pouvoir qu’il a par la connaissance. Qui justus est, justificetur adhuc, à cause du pouvoir qu’il a par la justice. À celui qui a le plus reçu, sera le plus grand compte demandé, à cause du pouvoir qu’il a par le secours.

532

L’Écriture a pourvu de passages pour consoler toutes les conditions, et pour intimider toutes les conditions.

La nature semble avoir fait la même chose par ses deux infinis, naturels et moraux : car nous aurons toujours du dessus et du dessous, de plus habiles et de moins habiles, de plus élevés et de plus misérables, pour abaisser notre orgueil, et relever notre abjection.

533

Comminutum cor, saint Paul, voilà le caractère chrétien. Albe vous a nommé, je ne vous connais plus, Corneille, voilà le caractère inhumain. Le caractère humain est le contraire.

534

Il n’y a que deux sortes d’hommes : les uns justes, qui se croient pécheurs ; les autres pécheurs, qui se croient justes.

535

On a bien de l’obligation à ceux qui avertissent des défauts, car ils mortifient ; ils apprennent qu’on a été méprisé, ils n’empêchent pas qu’on ne le soit à l’avenir, car on a bien d’autres défauts pour l’être. Ils préparent l’exercice de la correction et l’exemption d’un défaut.

536

L’homme est ainsi fait, qu’à force de lui dire qu’il est un sot, il le croit ; et, a force de se le dire à soi-même, on se le fait croire ; car l’homme fait lui seul une conversation intérieure, qu’il importe de bien régler : Corrumpunt bonos mores colloquia prava. Il faut se tenir en silence autant qu’on peut, et ne s’entretenir que de Dieu, qu’on sait être la vérité ; et ainsi on se la persuade à soi-même.

537

Le christianisme est étrange. Il ordonne à l’homme de reconnaître qu’il est vil, et même abominable, et lui ordonne de vouloir être semblable à Dieu. Sans un tel contrepoids, cette élévation le rendrait horriblement vain, ou cet abaissement le rendrait terriblement abject.

538

Avec combien peu d’orgueil un chrétien se croit-il uni à Dieu ! avec combien peu d’abjection s’égale-t-il aux vers de la terre !

La belle manière de recevoir la vie et la mort, les biens et les maux !

539

Quelle différence entre un soldat et un chartreux, quant à l’obéissance ? car ils sont également obéissants et dépendants, et dans des exercices également pénibles. Mais le soldat espère toujours devenir maître, et ne le devient jamais, car les capitaines et princes mêmes sont toujours esclaves et dépendants ; mais il l’espère toujours, et travaille toujours à y venir ; au lieu que le chartreux fait vœu de n’être jamais que dépendant. Ainsi ils ne diffèrent pas dans la servitude perpétuelle, que tous deux ont toujours, mais dans l’espérance, que l’un a toujours, et l’autre jamais.

540

L’espérance que les Chrétiens ont de posséder un bien infini est mêlée de jouissance effective aussi bien que de crainte ; car ce n’est pas comme ceux qui espéreraient un royaume, dont ils n’auraient rien, étant sujets ; mais ils espèrent la sainteté, l’exemption d’injustice, et ils en ont quelque chose.

541

Nul n’est heureux comme un vrai chrétien, ni raisonnable, ni vertueux, ni aimable.

542

Il n’y a que la religion chrétienne qui rende l’homme aimable et heureux tout ensemble. Dans l’honnêteté, on ne peut être aimable et heureux ensemble.

543

Préface. — Les preuves de Dieu métaphysiques sont si éloignées du raisonnement des hommes, et si impliquées, qu’elles frappent peu ; et quand cela servirait à quelques-uns, cela ne servirait que pendant l’instant qu’ils voient cette démonstration ; mais une heure après ils craignent de s’être trompés.

Quod curiositate cognoverunt superbia amiserunt.

C’est ce que produit la connaissance de Dieu qui se tire sans Jésus-Christ, qui est de communiquer sans médiateur avec le Dieu qu’on a connu sans médiateur ; au lieu que ceux qui ont connu Dieu par médiateur connaissent leur misère.

544

Le Dieu des Chrétiens est un Dieu qui fait sentir à l’âme qu’il est son unique bien ; que tout son repos est en lui, qu’elle n’aura de joie qu’à l’aimer ; et qui lui fait en même temps abhorrer les obstacles qui la retiennent, et l’empêchent d’aimer Dieu de toutes ses forces. L’amour-propre et la concupiscence, qui l’arrêtent, lui sont insupportables. Ce Dieu lui fait sentir qu’elle a ce fonds d’amour-propre qui la perd, et que lui seul la peut guérir.

545

Jésus-Christ n’a fait autre chose qu’apprendre aux hommes qu’ils s’aimaient eux-mêmes, qu’ils étaient esclaves, aveugles, malades, malheureux et pécheurs ; qu’il fallait qu’il les délivrât, éclairât, béatifiât et guérît ; que cela se ferait en se haïssant soi-même, et en le suivant par la misère et la mort de la croix.

546

Sans Jésus-Christ, il faut que l’homme soit dans le vice et dans la misère ; avec Jésus-Christ, l’homme est exempt de vice et de misère. En lui est toute notre vertu et toute notre félicité. Hors de lui, il n’y a que vice, misère, erreurs, ténèbres, mort, désespoir.

547

Dieu par Jésus-Christ. Nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ. Sans ce Médiateur, est ôtée toute communication avec Dieu ; par Jésus-Christ, nous connaissons Dieu. Tous ceux qui ont prétendu connaître Dieu et le prouver sans Jésus-Christ n’avaient que des preuves impuissantes. Mais pour prouver Jésus-Christ, nous avons les prophéties, qui sont des preuves solides et palpables. Et ces prophéties étant accomplies, et prouvées véritables par l’événement, marquent la certitude de ces vérités, et partant, la preuve de la divinité de Jésus-Christ. En lui et par lui, nous connaissons donc Dieu. Hors de là et sans l’Écriture, sans le péché originel, sans Médiateur nécessaire promis et arrivé, on ne peut prouver absolument Dieu, ni enseigner ni bonne doctrine ni bonne morale. Mais par Jésus-Christ et en Jésus-Christ, on prouve Dieu, et on enseigne la morale et la doctrine. Jésus-Christ est donc le véritable Dieu des hommes.

Mais nous connaissons en même temps notre misère, car ce Dieu-là n’est autre chose que le Réparateur de notre misère. Ainsi nous ne pouvons bien connaître Dieu qu’en connaissant nos iniquités ; aussi ceux qui ont connu Dieu sans connaître leur misère ne l’ont pas glorifié, mais s’en sont glorifiés. Quia non cognovit per sapientiam placuit Deo per stultitiam prædicationis salvos facere.

548

Non seulement nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ, mais nous ne nous connaissons nous-mêmes que par Jésus-Christ ; nous ne connaissons la vie, la mort que par Jésus-Christ. Hors de Jésus-Christ, nous ne savons ce que c’est ni que notre vie, ni que notre mort, ni que Dieu, ni que nous-mêmes.

Ainsi, sans l’Écriture, qui n’a que Jésus-Christ pour objet, nous ne connaissons rien, et ne voyons qu’obscurité et confusion dans la nature de Dieu et dans la propre nature.

549

Il est non seulement impossible, mais inutile de connaître Dieu sans Jésus-Christ. Ils ne s’en sont pas éloignés, mais approchés ; ils ne se sont pas abaissés, mais…

Quo quisquam optimus est, pessimus, si hoc ipsum, quod optimus sit, adscribat sibi.

550

J’aime la pauvreté, parce qu’il l’a aimée. J’aime les biens, parce qu’ils donnent le moyen d’en assister les misérables. Je garde fidélité à tout le monde, je [ne] rends pas le mal à ceux qui m’en font ; mais je leur souhaite une condition pareille à la mienne, où l’on ne reçoit pas de mal ni de bien de la part des hommes. J’essaie d’être juste, véritable, sincère, et fidèle à tous les hommes ; et j’ai une tendresse de cœur pour ceux à qui Dieu m’a uni plus étroitement ; et soit que je sois seul, ou à la vue des hommes, j’ai en toutes mes actions la vue de Dieu qui les doit juger, et à qui je les ai toutes consacrées.

Voilà quels sont mes sentiments, et je bénis tous les jours de ma vie mon Rédempteur qui les a mis en moi et qui, d’un homme plein de faiblesses, de misères, de concupiscence, d’orgueil et d’ambition, a fait un homme exempt de tous ces maux par la force de sa grâce, à laquelle toute la gloire en est due, n’ayant de moi que la misère et l’erreur.

551

Dignior plagis quam osculis non timeo quia amo.

552

Sépulcre de Jésus-Christ. — Jésus-Christ était mort, mais vu, sur la croix. Il est mort et caché dans le sépulcre.

Jésus-Christ n’a été enseveli que par des saints.

Jésus-Christ n’a fait aucuns miracles au sépulcre.

Il n’y a que des saints qui y entrent.

C’est là où Jésus-Christ prend une nouvelle vie, non sur la croix.

C’est le dernier mystère de la Passion et de la Rédemption.

[Jésus-Christ enseigne vivant, mort, enseveli, ressuscité.]

Jésus-Christ n’a point eu où se reposer sur la terre qu’au sépulcre.

Ses ennemis n’ont cessé de le travailler qu’au sépulcre.

553

Le Mystère de Jésus. — Jésus souffre dans sa passion les tourments que lui font les hommes ; mais dans l’agonie il souffre les tourments qu’il se donne à lui-même ; turbare semetipsum ; c’est un supplice d’une main non humaine, mais toute-puissante, car il faut être tout-puissant pour le soutenir.

Jésus cherche quelque consolation au moins dans ses trois plus chers amis et ils dorment ; il les prie de soutenir un peu avec lui, et ils le laissent avec une négligence entière, ayant si peu de compassion qu’elle ne pouvait seulement les empêcher de dormir un moment. Et ainsi Jésus était délaissé seul à la colère de Dieu.

Jésus est seul dans la terre, non seulement qui ressente et partage sa peine, mais qui la sache : le ciel et lui sont seuls dans cette connaissance.

Jésus est dans un jardin, non de délices comme le premier Adam, où il se perdit et tout le genre humain, mais dans un de supplices, où il s’est sauvé et tout le genre humain.

Il souffre cette peine et cet abandon dans l’horreur de la nuit.

Je crois que Jésus ne s’est jamais plaint que cette seule fois ; mais alors il se plaint comme s’il n’eût plus pu contenir sa douleur excessive : Mon âme est triste jusqu’à la mort.

Jésus cherche de la compagnie et du soulagement de la part des hommes. Cela est unique en toute sa vie, ce me semble. Mais il n’en reçoit point, car ses disciples dorment.

Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde ; il ne faut pas dormir pendant ce temps-là.

Jésus au milieu de ce délaissement universel et de ses amis choisis pour veiller avec lui, les trouvant dormant, s’en fâche à cause du péril où ils exposent, non lui, mais eux-mêmes, et les avertit de leur propre salut et de leur bien avec une tendresse cordiale pour eux pendant leur ingratitude, et les avertit que l’esprit est prompt et la chair infirme.

Jésus les trouvant encore dormant, sans que ni sa considération ni la leur les en eût retenus, il a la bonté de ne pas les éveiller, et les laisse dans leur repos.

Jésus prie dans l’incertitude de la volonté du Père, et craint la mort ; mais, l’ayant connue, il va au-devant s’offrir à elle : Eamus. Processit (Joannes).

Jésus a prié les hommes, et n’en a pas été exaucé.

Jésus, pendant que ses disciples dormaient, a opéré leur salut. Il l’a fait à chacun des justes pendant qu’ils dormaient, et dans le néant avant leur naissance, et dans les péchés depuis leur naissance.

Il ne prie qu’une fois que le calice passe et encore avec soumission, et deux fois qu’il vienne s’il le faut.

Jésus dans l’ennui.

Jésus, voyant tous ses amis endormis et tous ses ennemis vigilants, se remet tout entier à son Père.

Jésus ne regarde pas dans Judas son inimitié, mais l’ordre de Dieu qu’il aime, et l’avoue, puisqu’il l’appelle ami.

Jésus s’arrache d’avec ses disciples pour entrer dans l’agonie ; il faut s’arracher de ses plus proches et des plus intimes pour l’imiter.

Jésus étant dans l’agonie et dans les plus grandes peines, prions plus longtemps.

Nous implorons la miséricorde de Dieu, non afin qu’il nous laisse en paix dans nos vices, mais afin qu’il nous en délivre.

Si Dieu nous donnait des maîtres de sa main, oh ! qu’il leur faudrait obéir de bon cœur ! La nécessité et les événements en sont infailliblement.

— Console-toi, tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais trouvé.

Je pensais à toi dans mon agonie, j’ai versé telles gouttes de sang pour toi.

C’est me tenter plus que t’éprouver, que de penser si tu ferais bien telle et telle chose absente : je la ferai en toi si elle arrive.

Laisse-toi conduire à mes règles, vois comme j’ai bien conduit la Vierge et les saints qui m’ont laissé agir en eux.

Le Père aime tout ce que je fais.

Veux-tu qu’il me coûte toujours du sang de mon humanité, sans que tu donnes des larmes ?

C’est mon affaire que ta conversion ; ne crains point, et prie avec confiance comme pour moi.

Je te suis présent par ma parole dans l’Écriture, par mon esprit dans l’Église et par les inspirations, par ma puissance dans les prêtres, par ma prière dans les fidèles.

Les médecins ne te guériront pas car tu mourras à la fin. Mais c’est moi qui guéris et rends le corps immortel.

Souffre les chaînes et la servitude corporelle ; je ne te délivre que de la spirituelle à présent.

Je te suis plus ami que tel et tel ; car j’ai fait pour toi plus qu’eux, et ils ne souffriraient pas ce que j’ai souffert de toi et ne mourraient pas pour toi dans le temps de tes infidélités et cruautés, comme j’ai fait et comme je suis prêt à faire et fais dans mes élus et au Saint-Sacrement.

Si tu connaissais tes péchés, tu perdrais cœur.

— Je le perdrai donc, Seigneur, car je crois leur malice sur votre assurance.

— Non, car moi, par qui tu l’apprends, t’en peux guérir, et ce que je te le dis est un signe que je te veux guérir. À mesure que tu les expieras, tu les connaîtras, et il te sera dit : Vois les péchés qui te sont remis. Fais donc pénitence pour tes péchés cachés et pour la malice occulte de ceux que tu connais.

— Seigneur, je vous donne tout.

— Je t’aime plus ardemment que tu n’as aimé tes souillures, ut immundus pro luto.

Qu’à moi en soit la gloire et non à toi, ver et terre.

Interroge ton directeur, quand mes propres paroles te sont occasion de mal, et de vanité ou curiosité.

— Je vois mon abîme d’orgueil, de curiosité, de concupiscence. Il n’y a nul rapport de moi à Dieu, ni à Jésus-Christ juste. Mais il a été fait péché par moi ; tous vos fléaux sont tombés sur lui. Il est plus abominable que moi, et, loin de m’abhorrer, il se tient honoré que j’aille à lui et le secoure.

Mais il s’est guéri lui-même, et me guérira à plus forte raison.

Il faut ajouter mes plaies aux siennes, et me joindre à lui, et il me sauvera en se sauvant. Mais il n’en faut pas ajouter à l’avenir.

Eritis sicut dii scientes bonum et malum. Tout le monde fait le dieu en jugeant : Cela est bon ou mauvais ; et s’affligeant ou se réjouissant trop des événements.

Faire les petites choses comme grandes, à cause de la majesté de Jésus-Christ qui les fait en nous, et qui vit notre vie ; et les grandes comme petites et aisées, à cause de sa toute-puissance.

554

Il me semble que Jésus-Christ ne laisse toucher que ses plaies après sa résurrection : Noli me tangere. Il ne faut nous unir qu’à ses souffrances.

Il s’est donné à communier comme mortel en la Cène, comme ressuscité aux disciples d’Emmaüs, comme monté au ciel à toute l’Église.

555

Ne te compare point aux autres, mais à moi. Si tu ne m’y trouves pas, dans ceux où tu te compares, tu te compares à un abominable. Si tu m’y trouves, compare-t’y. Mais qu’y compareras-tu ? sera-ce toi, ou moi dans toi ? Si c’est toi, c’est un abominable. Si c’est moi, tu compares moi à moi. Or je suis Dieu en tout.

Je te parle et te conseille souvent, parce que ton conducteur ne te peut parler ; car je ne veux pas que tu manques de conducteur.

Et peut-être je le fais à ses prières, et ainsi il te conduit sans que tu le voies. Tu ne me chercherais pas si tu ne me possédais.

Ne t’inquiète donc pas.

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