Chapitre 6 · 26 min de lecture
Les philosophes
339
Je puis bien concevoir un homme sans mains, pieds, tête (car ce n’est que l’expérience qui nous apprend que la tête est plus nécessaire que les pieds). Mais je ne puis concevoir l’homme sans pensée : ce serait une pierre ou une brute.
339 bis
Qu’est-ce qui sent du plaisir en nous ? est-ce la main ? est-ce le bras ? est-ce la chair ? est-ce le sang ? on verra qu’il faut que ce soit quelque chose d’immatériel.
340
La machine d’arithmétique fait des effets qui approchent plus de la pensée que tout ce que font les animaux ; mais elle ne fait rien qui puisse faire dire qu’elle a de la volonté, comme les animaux.
341
L’histoire du brochet et de la grenouille de Liancourt : ils le font toujours, et jamais autrement, ni autre chose d’esprit.
342
Si un animal faisait par esprit ce qu’il fait par instinct, et s’il parlait par esprit ce qu’il parle par instinct, pour la chasse, et pour avertir ses camarades que la proie est trouvée ou perdue, il parlerait bien aussi pour des choses où il a plus d’affection, comme pour dire : Rongez cette corde qui me blesse, et où je ne puis atteindre.
343
Le bec du perroquet qu’il essuie, quoiqu’il soit net.
344
Instinct et raison, marques de deux natures.
345
La raison nous commande bien plus impérieusement qu’un maître ; car en désobéissant à l’un on est malheureux, et en désobéissant à l’autre on est un sot.
346
Pensée fait la grandeur de l’homme.
347
H. 3. L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau, suffît pour le tuer. Mais, quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui ; l’univers n’en sait rien.
Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale.
348
Roseau pensant. — Ce n’est point de l’espace que je dois chercher ma dignité, mais c’est du règlement de ma pensée. Je n’aurai pas davantage en possédant des terres : par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point ; par la pensée, je le comprends.
349
Immatérialité de l’âme. — Les philosophes qui ont dompté leurs passions, quelle matière l’a pu faire ?
350
Stoïques. — Ils concluent qu’on peut toujours ce qu’on peut quelquefois, et que, puisque le désir de la gloire fait bien faire à ceux qu’il possède quelque chose, les autres le pourront bien aussi. — Ce sont des mouvements fiévreux, que la santé ne peut imiter.
Épictète conclut de ce qu’il y a des chrétiens constants, que chacun le peut bien être.
351
Ces grands efforts d’esprit, où l’âme touche quelquefois, sont choses où elle ne se tient pas ; elle y saute seulement, non comme sur le trône, pour toujours ; mais pour un instant seulement.
352
Ce que peut la vertu d’un homme ne se doit pas mesurer par ses efforts, mais par son ordinaire.
353
Je n’admire point l’excès d’une vertu, comme de la valeur, si je ne vois en même temps l’excès de la vertu opposée, comme en Épaminondas, qui avait l’extrême valeur et l’extrême bénignité. Car, autrement, ce n’est pas monter, c’est tomber. On ne montre pas sa grandeur pour être à une extrémité, mais bien en touchant les deux à la fois, et remplissant tout l’entre-deux. Mais peut-être que ce n’est qu’un soudain mouvement de l’âme de l’un à l’autre de ces extrêmes, et qu’elle n’est jamais en effet qu’en un point, comme le tison de feu. Soit, mais au moins cela marque l’agilité de l’âme, si cela n’en marque l’étendue.
354
La nature de l’homme n’est pas d’aller toujours, elle a ses allées et venues.
La fièvre a ses frissons et ses ardeurs ; et le froid montre aussi bien la grandeur de l’ardeur de la fièvre que le chaud même.
Les inventions des hommes de siècle en siècle vont de même. La bonté et la malice du monde en général en est de même : Plerumque gratæ principibus vices.
355
L’éloquence continue ennuie.
Les princes et les rois jouent quelquefois ; ils ne sont pas toujours sur leurs trônes, ils s’y ennuient : la grandeur a besoin d’être quittée pour être sentie ; la continuité dégoûte en tout, le froid est agréable pour se chauffer.
La nature agit par progrès, itus et reditus. Elle passe et revient, puis va plus loin, puis deux fois moins, puis plus que jamais, etc.
Le flux de la mer se fait ainsi, le soleil semble marcher ainsi :
356
La nourriture du corps est peu à peu. Plénitude de nourriture et peu de substance.
357
Quand on veut poursuivre les vertus jusqu’aux extrêmes de part et d’autre, il se présente des vices qui s’y insinuent insensiblement, dans leurs routes insensibles, du côté du petit infini ; et il s’en présente, des vices, en foule du côté du grand infini, de sorte qu’on se perd dans les vices, et on ne voit plus les vertus. On se prend à la perfection même.
358
L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête.
359
Nous ne nous soutenons pas dans la vertu par notre propre force, mais par le contrepoids de deux vices opposés, comme nous demeurons debout entre deux vents contraires : ôtez un de ces vices, nous tombons dans l’autre.
360
Ce que les Stoïques proposent est si difficile et si vain !
Les Stoïques posent : Tous ceux qui ne sont point au haut degré de sagesse sont également fous et vicieux, comme ceux qui sont à deux doigts dans l’eau.
361
Le souverain bien. Dispute du souverain bien. — Ut sis contentus temetipso et ex te nascentibus bonis. Il y a contradiction, car ils conseillent enfin de se tuer. Oh ! quelle vie heureuse, dont on se délivre comme de la peste !
362
Ex senatus-consultis et plebiscitis…
Demander des passages pareils.
363
Ex senatus-consultis et plebiscitis scelera exercentur. Sen., 588.
Nihil tant absurde dici potest quod non dicatur ab aliquo philosophorum. Divin.
Quibusdam destinatis sententiis consecrati quæ non probant coguntur defendere. Cic.
Ut omnium rerum sic litterarum quoque intemperantia laboramus. Senec.
Id maxime quemque decet, quod est cujusque suum maxime. Sen. 588.
Hos natura modos primum dedit. Georg.
Paucis opus est litteris ad bonam mentem.
Si quando turpe non sit, tamen non est non turpe quum id a multitudine laudetur.
Mihi sic usus est, tibi ut opus est facto, fac. Ter.
364
Rarum est enim ut satis sequisque vereatur.
Tot circa unum caput tumultuantes deos.
Nihil turpius quam cognitioni assertionem præcurrere. Cic.
Nec me pudet, ut istos, fateri nescire quid nesciam.
Melius non incipient.
365
Pensée. — Toute la dignité de l’homme est en la pensée. Mais qu’est-ce que cette pensée ? Qu’elle est sotte !
La pensée est donc une chose admirable et incomparable par sa nature. Il fallait qu’elle eût d’étranges défauts pour être méprisable ; mais elle en a de tels que rien n’est plus ridicule. Qu’elle est grande par sa nature ! qu’elle est basse par ses défauts !
366
L’esprit de ce souverain juge du monde n’est pas si indépendant, qu’il ne soit sujet à être troublé par le premier tintamarre qui se fait autour de lui. Il ne faut pas le bruit d’un canon pour empêcher ses pensées : il ne faut que le bruit d’une girouette ou d’une poulie. Ne vous étonnez pas s’il ne raisonne pas bien à présent, une mouche bourdonne à ses oreilles ; c’en est assez pour le rendre incapable de bon conseil. Si vous voulez qu’il puisse trouver la vérité, chassez cet animal qui tient sa raison en échec et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes. Le plaisant dieu que voilà ! O ridicolosissimo eroe !
367
La puissance des mouches : elles gagnent des batailles, empêchent notre âme d’agir, mangent notre corps.
368
Quand on dit que le chaud n’est que le mouvement de quelques globules, et la lumière le conatus recedendi que nous sentons, cela nous étonne. Quoi ! que le plaisir ne soit autre chose que le ballet des esprits ? Nous en avons conçu une si différente idée ! et ces sentiments-là nous semblent si éloignés de ces autres que nous disons être les mêmes que ceux que nous leur comparons ! Le sentiment du feu, cette chaleur qui nous affecte d’une manière tout autre que l’attouchement, la réception du son et de la lumière, tout cela nous semble mystérieux, et cependant cela est grossier comme un coup de pierre. Il est vrai que la petitesse des esprits qui entrent dans les pores touche d’autres nerfs, mais ce sont toujours des nerfs touchés.
369
La mémoire est nécessaire pour toutes les opérations de la raison.
370
[Hasard donne les pensées, et hasard les ôte : point d’art pour conserver ni pour acquérir.
Pensée échappée, je la voulais écrire ; j’écris, au lieu, qu’elle m’est échappée.]
[Digression].
371
[Quand j’étais petit, je serrais mon livre : et parce qu’il m’arrivait quelquefois de… en croyant l’avoir serré, je me défiais…]
372
En écrivant ma pensée elle m’échappe quelquefois ; mais cela me fait souvenir de ma faiblesse, que j’oublie à toute heure ; ce qui m’instruit autant que ma pensée oubliée, car je ne tends qu’à connaître mon néant.
373
Pyrrhonisme. — J’écrirai ici mes pensées sans ordre, et non pas peut-être dans une confusion sans dessein : c’est le véritable ordre, et qui marquera toujours mon objet par le désordre même. Je ferais trop d’honneur à mon sujet, si je le traitais avec ordre, puisque je veux montrer qu’il en est incapable.
374
Ce qui m’étonne le plus est de voir que tout le monde n’est pas étonné de sa faiblesse. On agit sérieusement ; et chacun suit sa condition, non pas parce qu’il est bon en effet de la suivre puisque la mode en est, mais comme si chacun savait certainement où est la raison et la justice. On se trouve déçu à toute heure ; et, par une plaisante humilité, on croit que c’est sa faute, et non pas celle de l’art, qu’on se vante toujours d’avoir. Mais il est bon qu’il y ait tant de ces gens-là au monde, qui ne soient pas pyrrhoniens, pour la gloire du pyrrhonisme, afin de montrer que l’homme est bien capable des plus extravagantes opinions, puisqu’il est capable de croire qu’il n’est pas dans cette faiblesse naturelle et inévitable, et de croire qu’il est, au contraire, dans la sagesse naturelle.
Rien ne fortifie plus le pyrrhonisme que ce qu’il y en a qui ne sont point pyrrhoniens : si tous l’étaient, ils auraient tort.
375
[J’ai passé longtemps de ma vie en croyant qu’il y avait une justice, et en cela je ne me trompais pas ; car il y en a, selon que Dieu nous l’a voulu révéler. Mais je ne le prenais pas ainsi, et c’est en quoi je me trompais ; car je croyais que notre justice était essentiellement juste et que j’avais de quoi la connaître et en juger. Mais je me suis trouvé tant de fois en faute de jugement droit, qu’enfin je suis entré en défiance de moi et puis des autres. J’ai vu tous les pays et hommes changeants ; et ainsi, après bien des changements de jugement touchant la véritable justice, j’ai connu que notre nature n’était qu’un continuel changement, et je n’ai plus changé depuis ; et si je changeais, je confirmerais mon opinion.
Le pyrrhonien Arcésilas qui redevint dogmatique.]
376
Cette secte se fortifie par ses ennemis plus que par ses amis ; car la faiblesse de l’homme paraît bien davantage en ceux qui ne la connaissent pas qu’en ceux qui la connaissent.
377
Les discours d’humilité sont matière d’orgueil aux gens glorieux, et d’humilité aux humbles. Ainsi ceux du pyrrhonisme sont matière d’affirmation aux affirmatifs ; peu parlent de l’humilité humblement ; peu, de la chasteté chastement ; peu, du pyrrhonisme en doutant. Nous ne sommes que mensonge, duplicité, contrariété, et nous cachons et nous déguisons à nous-mêmes.
378
Pyrrhonisme. — L’extrême esprit est accusé de folie, comme l’extrême défaut ; rien que la médiocrité n’est bon. C’est la pluralité qui a établi cela, et qui mord quiconque s’en échappe par quelque bout que ce soit. Je ne m’y obstinerai pas, je consens bien qu’on m’y mette, et me refuse d’être au bas bout, non pas parce qu’il est bas, mais parce qu’il est bout ; car je refuserais de même qu’on me mît au haut. C’est sortir de l’humanité que de sortir du milieu. La grandeur de l’âme humaine consiste à savoir s’y tenir ; tant s’en faut que la grandeur soit à en sortir, qu’elle est à n’en point sortir.
379
Il n’est pas bon d’être trop libre ; il n’est pas bon d’avoir toutes les nécessités.
380
Toutes les bonnes maximes sont dans le monde ; on ne manque qu’à les appliquer. Par exemple, on ne doute pas qu’il ne faille exposer sa vie pour défendre le bien public, et plusieurs le font ; mais pour la religion, point.
Il est nécessaire qu’il y ait de l’inégalité parmi les hommes, cela est vrai ; mais cela étant accordé, voilà la porte ouverte, non seulement à la plus haute domination, mais à la plus haute tyrannie.
Il est nécessaire de relâcher un peu l’esprit ; mais cela ouvre la porte aux plus grands débordements.
Qu’on en marque les limites. Il n’y a point de bornes dans les choses : les lois y en veulent mettre, et l’esprit ne peut le souffrir.
381
Si on est trop jeune, on ne juge pas bien ; trop vieil, de même.
Si on n’y songe pas assez, si on y songe trop, on s’entête, et on s’en coiffe.
Si on considère son ouvrage incontinent après l’avoir fait, on en est encore tout prévenu ; si trop longtemps après, on [n’]y entre plus.
Ainsi les tableaux vus de trop loin — et de trop près ; et il n’y a qu’un point indivisible qui soit le véritable lieu : les autres sont trop près, trop loin, trop haut ou trop bas. La perspective l’assigne dans l’art de la peinture ; mais dans la vérité et dans la morale, qui l’assignera ?
382
Quand tout se remue également, rien ne se remue en apparence, comme en un vaisseau. Quand tous vont vers le débordement, nul n’y semble aller ; celui qui s’arrête fait remarquer l’emportement des autres, comme un point fixe.
383
Ceux qui sont dans le dérèglement disent à ceux qui sont dans l’ordre que ce sont eux qui s’éloignent de la nature, et ils la croient suivre : comme ceux qui sont dans un vaisseau croient que ceux qui sont au bord fuient. Le langage est pareil de tous côtés. Il faut avoir un point fixe pour en juger. Le port juge ceux qui sont dans un vaisseau ; mais où prendrons-nous un port dans la morale ?
384
Contradiction est une mauvaise marque de vérité. Plusieurs choses certaines sont contredites ; plusieurs fausses passent sans contradiction. Ni la contradiction n’est marque de fausseté, ni l’incontradiction n’est marque de vérité.
385
Pyrrhonisme. — Chaque chose est ici vraie en partie, fausse en partie. La vérité essentielle n’est pas ainsi : elle est toute pure et toute vraie ; ce mélange la déshonore et l’anéantit. Rien n’est purement vrai ; et ainsi rien n’est vrai, en l’entendant du pur vrai. On dira qu’il est vrai que l’homicide est mauvais ; oui, car nous connaissons bien le mal et le faux. Mais que dira-t-on qui soit bon ? la chasteté ? je dis que non, car le monde finirait. — Le mariage ? non : la continence vaut mieux. — De ne point tuer ? non, car les désordres seraient horribles, et les méchants tueraient tous les bons. — De tuer ? non, car cela détruit la nature. — Nous n’avons ni vrai ni bien qu’en partie, et mêlé de mal et de faux.
386
Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous affecterait autant que les objets que nous voyons tous les jours ; et si un artisan était sûr de rêver toutes les nuits, douze heures durant, qu’il est roi, je crois qu’il serait presque aussi heureux qu’un roi qui rêverait toutes les nuits, douze heures durant, qu’il serait artisan.
Si nous rêvions toutes les nuits que nous sommes poursuivis par des ennemis, et agités par ces fantômes pénibles, et qu’on passât tous les jours en diverses occupations, comme quand on fait voyage, on souffrirait presque autant que si cela était véritable, et on appréhenderait le dormir, comme on appréhende le réveil quand on craint d’entrer dans de tels malheurs en effet. Et en effet il ferait à peu près les mêmes maux que la réalité.
Mais parce que les songes sont tous différents, et qu’un même se diversifie, ce qu’on y voit affecte bien moins que ce qu’on voit en veillant, à cause de la continuité, qui n’est pourtant pas si continue et égale qu’elle ne change aussi, mais moins brusquement, si ce n’est rarement, comme quand on voyage ; et alors on dit : Il me semble que je rêve ; car la vie est un songe un peu moins inconstant.
387
[Il se peut faire qu’il y ait de vraies démonstrations ; mais cela n’est pas certain. Ainsi, cela ne montre autre chose, sinon qu’il n’est pas certain que tout soit incertain, à la gloire du pyrrhonisme.]
388
Le bon sens. — Ils sont contraints de dire : Vous n’agissez pas de bonne foi ; nous ne dormons pas, etc. — Que j’aime à voir cette superbe raison humiliée et suppliante ! Car ce n’est pas là le langage d’un homme à qui on dispute son droit et qui le défend les armes et la force à la main. Il ne s’amuse pas à dire qu’on n’agit pas de bonne foi, mais il punit cette mauvaise foi par la force.
389
L’Ecclésiaste montre que l’homme sans Dieu est dans l’ignorance de tout, et dans un malheur inévitable ; car c’est être malheureux que de vouloir et ne pouvoir. Or il veut être heureux, et assuré de quelque vérité ; et cependant il ne peut ni savoir, ni ne désirer point de savoir. Il ne peut même douter.
390
Mon Dieu ! que ce sont de sots discours : Dieu aurait-il fait le monde pour le damner ? demanderait-il tant de gens si faibles ? etc. — Pyrrhonisme est le remède à ce mal, et rabattra cette vanité.
391
Conversation. — Grands mots : la Religion, je la nie.
Conversation. — Le pyrrhonisme sert à la Religion.
392
Contre le pyrrhonisme. — [… C’est donc une chose étrange qu’on ne peut définir ces choses sans les obscurcir. Nous en parlons en toute sûreté.] Nous supposons que tous les conçoivent de même sorte ; mais nous le supposons bien gratuitement, car nous n’en avons aucune preuve. Je vois bien qu’on applique ces mots dans les mêmes occasions, et que toutes les fois que deux hommes voient un corps changer de place, ils expriment tous deux la vue de ce même objet par le même mot, en disant, l’un et l’autre, qu’il s’est mû ; et de cette conformité d’application on tire une puissante conjecture d’une conformité d’idées : mais cela n’est pas absolument convaincant, de la dernière conviction, quoiqu’il y ait bien à parier pour l’affirmative, puisqu’on sait qu’on tire souvent les mêmes conséquences de suppositions différentes.
Cela suffit pour embrouiller au moins la matière, non que cela éteigne absolument la clarté naturelle qui nous assure de ces choses, les académiciens auraient gagé ; mais cela la ternit, et trouble les dogmatistes, à la gloire de la cabale pyrrhonienne, qui consiste à cette ambiguïté ambiguë, et dans une certaine obscurité douteuse, dont nos doutes ne peuvent ôter toute la clarté, ni nos lumières naturelles en chasser toutes les ténèbres.
393
C’est une plaisante chose à considérer, de ce qu’il y a des gens dans le monde qui, ayant renoncé à toutes les lois de Dieu et de la nature, s’en sont fait eux-mêmes auxquelles ils obéissent exactement, comme par exemple les soldats de Mahomet, les voleurs, les hérétiques, etc.. Et ainsi les logiciens.
Il semble que leur licence doive être sans aucunes bornes, ni barrières, voyant qu’ils en ont franchi tant de si justes et de si saintes.
394
Tous leurs principes sont vrais, des pyrrhoniens, des stoïques, des athées, etc. Mais leurs conclusions sont fausses, parce que les principes opposés sont vrais aussi.
395
Instinct, Raison. — Nous avons une impuissance de prouver, invincible à tout le dogmatisme. Nous avons une idée de la vérité, invincible à tout le pyrrhonisme.
396
Deux choses instruisent l’homme de toute sa nature : l’instinct et l’expérience.
397
La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable.
C’est donc être misérable que de [se] connaître misérable ; mais c’est être grand que de connaître qu’on est misérable.
398
Toutes ces misères-là mêmes prouvent sa grandeur ; ce sont misères de grand seigneur, misères d’un roi dépossédé.
399
On n’est pas misérable sans sentiment : une maison ruinée ne l’est pas ; il n’y a que l’homme de misérable : Ego vir videns.
400
Grandeur de l’homme. — Nous avons une si grande idée de l’âme de l’homme, que nous ne pouvons souffrir d’en être méprisés, et de n’être pas dans l’estime d’une âme ; et toute la félicité des hommes consiste dans cette estime.
401
Gloire. — Les bêtes ne s’admirent point. Un cheval n’admire point son compagnon ; ce n’est pas qu’il n’y ait entre eux de l’émulation à la course, mais c’est sans conséquence ; car, étant à l’étable, le plus pesant et plus mal taillé n’en cède pas son avoine à l’autre, comme les hommes veulent qu’on leur fasse. Leur vertu se satisfait d’elle-même.
402
Grandeur de l’homme dans sa concupiscence même, d’en avoir su tirer un règlement admirable, et d’en avoir fait un tableau de la charité.
403
Grandeur. — Les raisons des effets marquent la grandeur de l’homme, d’avoir tiré de la concupiscence un si bel ordre.
404
La plus grande bassesse de l’homme est la recherche de la gloire, mais c’est cela même qui est la plus grande marque de son excellence ; car, quelque possession qu’il ait sur la terre, quelque santé et commodité essentielle qu’il ait, il n’est pas satisfait, s’il n’est dans l’estime des hommes. Il estime si grande la raison de l’homme, que, quelque avantage qu’il ait sur la terre, s’il n’est placé avantageusement aussi dans la raison de l’homme, il n’est pas content. C’est la plus belle place du monde, rien ne le peut détourner de ce désir, et c’est la qualité la plus ineffaçable du cœur de l’homme.
Et ceux qui méprisent le plus les hommes, et les égalent aux bêtes, encore veulent-ils en être admirés et crus, et se contredisent à eux-mêmes par leur propre sentiment ; leur nature, qui est plus forte que tout, les convainquant de la grandeur de l’homme plus fortement que la raison ne les convainc de leur bassesse.
405
Contradiction. — Orgueil, contrepesant toutes les misères : ou il cache ses misères ; ou, s’il les découvre, il se glorifie de les connaître.
406
L’orgueil contrepèse et emporte toutes les misères. Voilà un étrange monstre, et un égarement bien visible : le voilà tombé de sa place, il la cherche avec inquiétude ; c’est ce que tous les hommes font, voyons qui l’aura trouvée.
407
Quand la malignité a la raison de son côté, elle devient fière, et étale la raison en tout son lustre.
Quand l’austérité ou le choix sévère n’a pas réussi au vrai bien, et qu’il faut revenir à suivre la nature, elle devient fière par ce retour.
408
Le mal est aisé, il y en a une infinité ; le bien presque unique ; mais un certain genre de mal est aussi difficile à trouver que ce qu’on appelle bien, et souvent on fait passer pour bien à cette marque ce mal particulier. Il faut même une grandeur extraordinaire d’âme pour y arriver, aussi bien qu’au bien.
409
La grandeur de l’homme. — La grandeur de l’homme est si visible qu’elle se tire même de sa misère. Car ce qui est nature aux animaux, nous l’appelons misère en l’homme ; par où nous reconnaissons que sa nature étant aujourd’hui pareille à celle des animaux, il est déchu d’une meilleure nature, qui lui était propre autrefois. Car qui se trouve malheureux de n’être pas roi, sinon un roi dépossédé ? Trouvait-on Paul Émile malheureux de n’être plus consul ? Au contraire, tout le monde trouvait qu’il était heureux de l’avoir été, parce que sa condition n’était pas de l’être toujours. Mais on trouvait Persée si malheureux de n’être plus roi, parce que sa condition était de l’être toujours, qu’on trouvait étrange de ce qu’il supportait la vie. Qui se trouve malheureux de n’avoir qu’une bouche ? et qui ne se trouvera malheureux de n’avoir qu’un œil ? On ne s’est peut-être jamais avisé de s’affliger de n’avoir pas trois yeux, mais on est inconsolable de n’en point avoir.
410
Persée, roi de Macédoine, Paul Émile. — On reprochait à Persée, de ce qu’il ne se tuait pas.
411
Malgré la vue de toutes nos misères, qui nous touchent, qui nous tiennent à la gorge, nous avons un instinct que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève.
412
Guerre intestine de l’homme entre la raison et les passions.
S’il n’avait que la raison sans passions…
S’il n’avait que les passions sans raison…
Mais ayant l’un et l’autre, il ne peut être sans guerre, ne pouvant avoir paix avec l’un qu’ayant guerre avec l’autre : ainsi il est toujours divisé et contraire à lui-même.
413
Cette guerre intérieure de la raison contre les passions a fait que ceux qui ont voulu avoir la paix se sont partagés en deux sectes. Les uns ont voulu renoncer aux passions et devenir dieux ; les autres ont voulu renoncer à la raison et devenir bêtes brutes : Des Barreaux. Mais ils ne l’ont pu, ni les uns ni les autres ; et la raison demeure toujours, qui accuse la bassesse et l’injustice des passions, et qui trouble le repos de ceux qui s’y abandonnent ; et les passions sont toujours vivantes dans ceux qui y veulent renoncer.
414
Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou par un autre tour de folie de n’être pas fou.
415
La nature de l’homme se considère en deux manières : l’une selon sa fin, et alors il est grand et incomparable ; l’autre selon la multitude, comme on juge de la nature du cheval et du chien, par la multitude, d’y voir la course et animum arcendi ; et alors l’homme est abject et vil. Et voilà les deux voies qui en font juger diversement et qui font tant disputer les philosophes.
Car l’un nie la supposition de l’autre ; l’un dit : Il n’est pas né à cette fin : car toutes ses actions y répugnent ; l’autre dit : Il s’éloigne de la fin quand il fait ces basses actions.
416
A. P. R. Grandeur et misère. — La misère se concluant de la grandeur, et la grandeur de la misère, les uns ont conclu la misère d’autant plus qu’ils en ont pris pour preuve la grandeur, et les autres concluant la grandeur avec d’autant plus de force qu’ils l’ont conclue de la misère même, tout ce que les uns ont pu dire pour montrer la grandeur n’a servi que d’un argument aux autres pour conclure la misère, puisque c’est être d’autant plus misérable qu’on est tombé de plus haut ; et les autres, au contraire. Ils se sont portés les uns sur les autres par un cercle sans fin : étant certain qu’à mesure que les hommes ont de lumière, ils trouvent et grandeur et misère en l’homme. En un mot, l’homme connaît qu’il est misérable : il est donc misérable, puisqu’il l’est ; mais il est bien grand, puisqu’il le connaît.
417
Cette duplicité de l’homme est si visible, qu’il y en a qui ont pensé que nous avions deux âmes. Un sujet simple leur paraissait incapable de telles et si soudaines variétés d’une présomption démesurée à un horrible abattement de cœur.
418
Il est dangereux de trop faire voir à l’homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur. Il est encore dangereux de lui trop faire voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l’un et l’autre. Mais il est très avantageux de lui représenter l’un et l’autre.
Il ne faut pas que l’homme croie qu’il est égal aux bêtes, ni aux anges, ni qu’il ignore l’un et l’autre, mais qu’il sache l’un et l’autre.
419
Je ne souffrirai point qu’il se repose en l’un, ni en l’autre, afin qu’étant sans assiette et sans repos…
420
S’il se vante, je l’abaisse ; s’il s’abaisse, je le vante ; et le contredis toujours, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il est un monstre incompréhensible.
421
Je blâme également, et ceux qui prennent parti de louer l’homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le prennent de se divertir ; et je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant.
422
Il est bon d’être lassé et fatigué par l’inutile recherche du vrai bien, afin de tendre les bras au Libérateur.
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Contrariétés. Après avoir montré la bassesse et la grandeur de l’homme. — Que l’homme maintenant s’estime son prix ; qu’il s’aime, car il y a en lui une nature capable de bien ; mais qu’il n’aime pas pour cela les bassesses qui y sont. Qu’il se méprise, parce que cette capacité est vide ; mais qu’il ne méprise pas pour cela cette capacité naturelle. Qu’il se haïsse, qu’il s’aime : il a en lui la capacité de connaître la vérité et d’être heureux ; mais il n’a point de vérité, ou constante, ou satisfaisante.
Je voudrais donc porter l’homme à désirer d’en trouver, à être prêt, et dégagé de passions, pour la suivre où il la trouvera, sachant combien sa connaissance s’est obscurcie par les passions ; je voudrais bien qu’il haït en soi la concupiscence qui le détermine d’elle-même, afin qu’elle ne l’aveuglât point pour faire son choix, et qu’elle ne l’arrêtât point quand il aura choisi.
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Toutes ces contrariétés, qui semblaient le plus m’éloigner de la connaissance, de la religion, est ce qui m’a le plus tôt conduit à la véritable.
Chapitre 6 terminé
Les philosophes