Chapitre 3 · 6 min de lecture
Grégoire le Grand — Le serviteur des serviteurs
Qui il était
Grégoire naquit vers 540 à Rome, dans l’une des familles aristocratiques les plus illustres de la ville, et, dès le début de la trentaine, il s’était élevé jusqu’à la charge de préfet de Rome — la plus haute fonction civile de la cité. Au sommet de sa carrière publique, il connut une conversion spectaculaire à la vie monastique : il transforma le domaine familial du mont Caelius en monastère et y passa cinq années dans la vie contemplative qu’il avait toujours préférée. Contre son propre gré, le pape Pélage II le tira du monastère pour le charger de missions diplomatiques, puis, en 590, le clergé et le peuple de Rome élurent Grégoire lui-même pape. Il accepta avec un chagrin sincère — se décrivant dans ses lettres comme arraché à la vie contemplative pour être jeté dans « la mer du monde » —, mais il gouverna ensuite l’Église d’Occident pendant quatorze ans avec une compétence et une sagesse pastorale qui firent de lui, au jugement de l’histoire, non seulement « le Grand », mais le modèle par excellence du ministère pastoral chrétien pour les mille ans qui suivirent. Il se désignait lui-même comme « Serviteur des serviteurs de Dieu », un titre que la papauté emploie encore aujourd’hui.
Sa vision de l’appel pastoral
Le traité pastoral de Grégoire, le « Liber Regulae Pastoralis » (Livre de la règle pastorale), rédigé dans les premiers mois de son pontificat, est peut-être le manuel de ministère pastoral le plus influent de toute l’histoire chrétienne. Le roi Alfred le Grand le traduisit en vieil anglais. Il façonna la compréhension du ministère dans toute l’Église médiévale. Son intuition centrale — le pasteur doit connaître chaque brebis de manière particulière et donc exercer son ministère différemment auprès de chacune — demeure aujourd’hui aussi exigeante et aussi vraie qu’au temps où Grégoire l’écrivit. La bonne cure d’âmes, soutenait-il, ne consiste pas à appliquer une méthode unique à tous, mais à discerner ce dont chaque personne, dans sa situation particulière, a le plus besoin de la part de Dieu.
La conviction pastorale fondamentale de Grégoire s’enracinait dans l’image du berger chez les prophètes hébreux, en particulier dans le grand chapitre d’Ézéchiel consacré aux bergers. La promesse divine d’Ézéchiel 34 n’était pas seulement, pour Grégoire, une description prophétique du Christ, mais le modèle que les sous-bergers humains étaient appelés à imiter : « Je chercherai celle qui était perdue, je ramènerai celle qui était égarée, je panserai celle qui est blessée, et je fortifierai celle qui est malade. Mais je détruirai celles qui sont grasses et vigoureuses. Je veux les paître avec justice. » (Ézéchiel 34:16). Chaque verbe de ce verset représentait pour Grégoire une obligation pastorale : chercher, ramener, panser, fortifier, exercer la justice. Le bon pasteur était actif, et non passif — il allait au-devant de ceux qui étaient perdus au lieu d’attendre leur retour, il pansait les blessures au lieu de les ignorer, il fortifiait les faibles au lieu de se contenter de célébrer les forts.
L’aspect le plus concrètement transformateur de l’enseignement pastoral de Grégoire fut son insistance sur une cure d’âmes différenciée. La personne craintive avait besoin d’encouragement ; l’orgueilleuse, d’être reprise. Le pauvre avait besoin de consolation ; le riche, d’avertissement. Celui qui était bien portant avait besoin d’instruction ; le malade, de patience. Appliquer à tous la même approche pastorale n’était pas de la sagesse pastorale, mais de la paresse pastorale. Grégoire trouvait le modèle de cette différenciation dans la manière dont Paul décrivait son propre ministère : « J’ai été faible avec les faibles, afin de gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous, afin d’en sauver de toute manière quelques-uns. » (1 Corinthiens 9:22). Ce n’était ni de l’inconstance ni de la complaisance — c’était de l’intelligence pastorale, l’art de savoir quel remède convient à quel mal.
La théologie grégorienne de l’humilité pastorale n’était pas moins profonde. Grégoire occupait la plus haute charge de l’Église d’Occident et choisit pour titre des mots qui renversaient délibérément la logique du pouvoir humain : « quiconque veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur; et quiconque veut être le premier parmi vous, qu’il soit votre esclave. C’est ainsi que le Fils de l’homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie comme la rançon de plusieurs. » (Matthieu 20:26-28). Grégoire était convaincu que l’autorité pastorale n’est pas amoindrie par l’humble service, mais qu’elle est constituée par lui. L’évêque qui se servait de sa charge pour accumuler des privilèges n’exerçait pas l’autorité pastorale ; il la vidait de sa substance. Le serviteur des serviteurs était, précisément dans son service, la figure la plus véritablement revêtue d’autorité de toute l’assemblée.
Grégoire comprenait aussi que la charge pastorale requiert, dans la vie spirituelle personnelle, le plus haut niveau d’exigence. Le pasteur ne pouvait appeler son troupeau à une profondeur de piété dans laquelle il n’était pas lui-même entré. Ce n’était pas seulement une question de crédibilité, mais de capacité : un homme qui n’avait pas consacré de temps à la prière contemplative ne pouvait y conduire les autres, et un homme qui n’avait pas lutté contre son propre péché ne pouvait parler avec une réelle autorité du péché d’autrui. Grégoire fondait cette conviction sur l’instruction de Paul à Timothée, qu’il tenait pour l’exhortation pastorale la plus importante du Nouveau Testament : « Veille sur toi-même et sur ton enseignement; persévère dans ces choses, car, en agissant ainsi, tu te sauveras toi-même, et tu sauveras ceux qui t’écoutent. » (1 Timothée 4:16). La vie et l’enseignement ensemble : la charge pastorale exigeait l’excellence dans l’un comme dans l’autre, et aucun des deux ne pouvait remplacer l’autre.
Sa manière personnelle d’être pasteur — accessible, attentive, patiente et d’une redoutable compétence — constituait en elle-même un enseignement. Il écrivit plus de huit cents lettres qui nous sont parvenues, dont beaucoup sont des réponses pastorales adressées à des personnes précises dans des crises précises. Il fit face à la peste, organisa la distribution de vivres, négocia avec les Lombards, réforma la liturgie et envoya des missionnaires en Angleterre — tout en entretenant une vie spirituelle personnelle qu’il décrivait comme sans cesse interrompue, mais jamais abandonnée. Il incarna la vision que Pierre se faisait de la conduite pastorale : « non comme dominant sur ceux qui vous sont échus en partage, mais en étant les modèles du troupeau. » (1 Pierre 5:3). L’exemple, c’était lui — dans le service, dans l’humilité, dans la compétence, et dans sa disposition à se dépenser pour ceux qui étaient confiés à ses soins.
Une prière
Seigneur, tu es le Berger qui cherche, qui panse et qui fortifie. Fais de nous des pasteurs à ton image — non des serviteurs de notre propre confort ou de notre réputation, mais des serviteurs de tes serviteurs. Donne-nous le discernement de Grégoire pour savoir ce dont chaque âme a besoin, son humilité pour nous abaisser vers chaque détresse, et sa persévérance pour continuer de prendre soin des autres au long des années de ministère. Fais que nous soyons les modèles du troupeau, en ne devenant rien de moins que ce que nous prêchons. Amen.
Chapitre 3 terminé
Grégoire le Grand — Le serviteur des serviteurs