Chapitre 10 · 26 min de lecture
L’examen de soi
« Examinez-vous vous-mêmes, pour savoir si vous êtes dans la foi. »
Il n’est probablement aucun sujet lié à la vie religieuse qui ait causé plus de trouble et de souffrance aux consciences délicates que celui de l’examen de soi ; et aucun n’a conduit plus souvent au langage du « bien moins encore », que nous avons trouvé, dans notre dernier chapitre, être un si grand obstacle à toute croissance spirituelle. Et pourtant, on nous a si constamment répété qu’il est de notre devoir de nous examiner nous-mêmes, que les yeux de la plupart d’entre nous sont continuellement tournés vers l’intérieur. Notre regard est fixé sur nos propres états et sentiments intérieurs à un tel point que le moi, et non Christ, a fini par remplir tout l’horizon.
Par le moi, j’entends ici tout ce qui gravite autour de ce grand « moi » qui est le nôtre. Son vocabulaire répète sans cesse « je », « moi » et « mien ». C’est un vocabulaire que nous connaissons tous très bien. Les questions que nous nous posons durant l’examen de soi en sont la preuve : Suis-je assez fervent ? Me suis-je assez repenti ? Ai-je les sentiments qu’il faut ? Est-ce que je comprends la vérité religieuse comme je le devrais ? Mes prières sont-elles assez ferventes ? Mon intérêt pour les choses religieuses est-il aussi grand qu’il le devrait ? Est-ce que j’aime Dieu avec assez d’ardeur ? La Bible fait-elle mes délices autant que celles des autres ? Toutes ces questions, et cent autres sur nous-mêmes et sur nos expériences, remplissent toutes nos pensées, et parfois aussi nos petits carnets d’examen de soi. Jour et nuit, nous nous concentrons sur les pronoms personnels « je », « moi » et « mien », à l’exclusion totale de toute pensée concernant Christ, ou de tout mot concernant « il », « lui » ou « sien ».
Beaucoup d’entre nous ne connaissent que trop bien la misère de tout cela. Mais l’idée que la Bible est pleine de commandements exigeant l’examen de soi est si répandue qu’il semble que ce soit l’une des choses les plus véritablement religieuses que nous puissions faire. Si misérables que cela nous rende, nous sentons encore qu’il est de notre devoir de persévérer, malgré un sentiment toujours croissant de découragement et de désespoir.
Étant donné cette idée, beaucoup seront surpris de constater qu’il n’y a, dans toute la Bible, que deux textes qui parlent de l’examen de soi, et qu’aucun des deux ne peut servir à appuyer l’analyse morbide de soi-même qui résulte de ce que nous appelons l’examen de soi.
L’un de ces passages, je l’ai cité au début de ce chapitre : « Examinez-vous vous-mêmes, pour savoir si vous êtes dans la foi. » C’est simplement une exhortation adressée aux Corinthiens, qui se trouvaient dans un triste état de relâchement, à décider une fois pour toutes s’ils étaient encore croyants ou non.
« Examinez-vous vous-mêmes, pour savoir si vous êtes dans la foi. » Il n’est pas dit : examinez si vous êtes assez fervents, ni si vous avez les bons sentiments, ni si vos motifs sont purs, mais simplement et uniquement si vous êtes « dans la foi ». En un mot : croyez-vous en Christ, oui ou non ? C’était une simple question qui n’exigeait qu’une réponse simple et directe : oui ou non.
Voilà ce que cela signifiait pour les Corinthiens d’alors, et voilà ce que cela signifie pour nous aujourd’hui.
L’autre passage porte : « C’est pourquoi celui qui mangera le pain ou boira la coupe du Seigneur indignement, sera coupable envers le corps et le sang du Seigneur. Que chacun donc s’éprouve soi-même, et qu’ainsi il mange du pain et boive de la coupe. » Paul écrivait ici au sujet des abus de gourmandise et d’ivrognerie qui s’étaient glissés dans la célébration de la Cène. Dans cette exhortation à s’éprouver eux-mêmes, il les pressait simplement de veiller à ne rien faire de tel, mais à prendre part à ce repas religieux d’une manière décente et ordonnée.
Dans aucun de ces deux passages il n’y a la moindre trace de cette recherche morbide de ses propres émotions et expériences que l’on appelle aujourd’hui l’examen de soi. Il est étonnant que, de deux passages aussi simples, ait pu naître un enseignement qui cause tant de misère à des âmes sincères et consciencieuses.
La vérité, c’est qu’il n’y a aucune autorité scripturaire à cette obsession moderne ; ceux qui en souffrent sont les victimes d’idées erronées sur les voies de Dieu envers ses enfants.
Certains de mes lecteurs, cependant, se demandent probablement si je n’ai pas négligé toute une catégorie de passages qui nous disent de « veiller » ; et si ces passages ne signifient pas veiller sur nous-mêmes, autrement dit l’examen de soi. Je citerai l’un de ces passages en exemple, afin que nous puissions voir ce que leur sens est réellement : « Pour ce qui est du jour ou de l’heure, personne ne le sait, ni les anges dans le ciel, ni le Fils, mais le Père seul. Prenez garde, veillez et priez; car vous ne savez quand ce temps viendra. Il en sera comme d’un homme qui, partant pour un voyage, laisse sa maison, remet l’autorité à ses serviteurs, indique à chacun sa tâche, et ordonne au portier de veiller.
Veillez donc, car vous ne savez quand viendra le maître de la maison, ou le soir, ou au milieu de la nuit, ou au chant du coq, ou le matin; craignez qu’il ne vous trouve endormis, à son arrivée soudaine. Ce que je vous dis, je le dis à tous: Veillez. »
Je pense que, si nous examinons attentivement ce passage et d’autres semblables, nous verrons qu’au lieu d’enseigner l’examen de soi, ils enseignent tout le contraire. Ils nous disent de « veiller », il est vrai, mais ils ne nous disent pas de veiller sur nous-mêmes. Ce sont manifestement des ordres de nous oublier nous-mêmes tout en veillant pour Quelqu’un d’autre. C’est le retour du Seigneur que nous devons guetter. Ce sont ses pas qui approchent, et non nos propres pas d’autrefois, qui doivent être l’objet de notre attention. Nous devons veiller comme un portier veille sur le retour du maître de la maison, et nous devons être prêts, comme un bon veilleur, à le recevoir et à l’accueillir à tout moment où il pourrait paraître.
« Heureux ces serviteurs que le maître, à son arrivée, trouvera veillant ! » Veiller sur quoi ?
Sur eux-mêmes ? Non, sur lui, bien entendu. Si nous imaginons un portier qui, au lieu de guetter le retour de son maître, passe son temps à analyser morbidement sa propre conduite passée — cherchant à découvrir s’il a été assez fidèle, et devenant à ce point absorbé par l’examen de soi qu’il en manque l’appel du maître et le retour du maître —, nous aurions une image de ce qui arrive à l’âme livrée à cette habitude erronée de veiller et de se regarder soi-même, au lieu de veiller et de regarder à Christ.
Ces passages, donc, loin d’enseigner l’examen de soi, enseignent exactement le contraire. Dieu dit : « Tournez-vous vers moi, et vous serez sauvés » ; mais l’âme qui s’analyse dit : « Il faut que je me regarde moi-même si je veux avoir quelque espérance d’être sauvé. Le salut doit venir en me mettant moi-même en règle. » Et pourtant, l’expression « les regards sur Jésus » est généralement reconnue comme l’un des mots d’ordre de la religion chrétienne ; tous les chrétiens, partout, déclareront sans hésiter que, bien sûr, c’est là l’unique chose que nous devrions tous faire. Mais après avoir dit cela, ils continueront à leur ancienne manière d’introspection, cherchant quelque salut dans leurs propres états et sentiments intérieurs, ou dans leurs propres œuvres justes, et étant continuellement plongés dans le désespoir parce qu’ils ne le trouvent jamais.
C’est un fait évident que nous voyons ce que nous regardons, et que nous ne pouvons pas voir ce dont nous détournons les yeux ; et nous ne pouvons pas regarder à Jésus tant que nous nous regardons nous-mêmes.
La force pour la victoire et la force pour l’endurance viennent de ce que nous regardons à Jésus et le contemplons, non de ce que nous nous regardons ou nous considérons nous-mêmes, nos circonstances, nos péchés ou nos tentations. Tout regard porté sur nous-mêmes engendre la faiblesse et la défaite. La raison en est que, lorsque nous nous regardons nous-mêmes, nous ne voyons rien d’autre que nous-mêmes, notre propre faiblesse, notre pauvreté et notre péché.
Nous ne voyons pas, et ne pouvons pas voir, le remède et la provision destinés à y pourvoir, et naturellement, nous sommes vaincus.
Le remède et la provision sont là tout le temps, mais on ne les trouve pas là où nous regardons, car ils ne sont pas dans le moi, mais en Christ. Nous ne pouvons pas nous regarder nous-mêmes et regarder à Christ en même temps. Encore une fois, je le répète : il est dans la nature inévitable des choses que nous voyions ce que nous regardons. Si nous voulons voir le Seigneur, nous devons regarder au Seigneur, et non au moi. C’est pour nous une simple question de choix : sera-ce « moi » ou Christ ? Tournerons-nous le dos à Christ pour nous regarder nous-mêmes, ou tournerons-nous le dos au moi pour regarder à Christ ?
J’ai été beaucoup aidée, il y a bien des années, par cette phrase tirée d’un livre d’Adelaide Proctor : « Pour chaque regard jeté sur soi, jetez-en dix sur Christ. » C’était entièrement contraire à tout ce que j’avais auparavant tenu pour juste, mais cela convainquit mon âme et me délivra d’une habitude d’examen de soi et d’introspection morbides qui avait rendu ma vie misérable pendant des années. Ce fut une délivrance indicible. Et mon expérience depuis lors me porte à croire qu’une devise meilleure encore serait : « Ne jette aucun regard sur toi-même, mais regarde uniquement et toujours à Christ. »
La loi biblique concernant la vie du moi n’est pas que cette vie du moi doive être surveillée et améliorée, mais qu’elle doive être « dépouillée ». L’Apôtre, exhortant les chrétiens d’Éphèse à vivre d’une manière digne de la vocation à laquelle ils avaient été appelés, leur dit qu’ils doivent se dépouiller, « eu égard à votre vie passée, du vieil homme qui se corrompt par les convoitises trompeuses ». Le « vieil homme » est, bien entendu, la vie du moi, et cette vie du moi (qui, nous ne le savons que trop, est en effet corrompue par les convoitises trompeuses) ne doit pas être améliorée, mais « dépouillée ». Elle doit être crucifiée.
Paul dit que notre vieil homme a été crucifié — c’est-à-dire mis à mort — avec Christ ; et il déclare aux Colossiens qu’ils ne pouvaient plus mentir, puisqu’ils s’étaient « dépouillés du vieil homme et de ses œuvres ». Certains se figurent que crucifier le « vieil homme », c’est le hisser sur un piédestal, puis tourner autour de lui en y plantant des épingles agaçantes pour le rendre misérable, tout en le maintenant vivant. Mais, si je comprends bien la langue, la crucifixion signifie la mort, et non le fait de rendre quelqu’un misérable ; et crucifier le vieil homme, c’est le tuer purement et simplement, et le dépouiller comme un serpent se dépouille de sa peau morte et inutile.
Il ne nous sert donc à rien d’examiner le moi et de le rafistoler dans l’espoir de l’améliorer, car ce que le Seigneur veut que nous en fassions, c’est de nous en débarrasser. Fénelon, dans ses Lettres spirituelles, dit que la seule manière de traiter le moi est de refuser d’avoir affaire à lui. Il dit que nous devons tourner le dos à ce grand « moi » qui est le nôtre, et lui dire : « Je ne te connais pas, je ne m’intéresse pas à toi, et je refuse de te prêter la moindre attention. » Mais le moi est toujours résolu à s’assurer de l’attention, et préférerait qu’on pense du mal de lui plutôt que de ne pas penser à lui du tout. Et l’examen de soi, avec toutes ses misères, procure souvent une sorte de satisfaction morbide à la vie du moi en nous ; et il abuse même le moi jusqu’à lui faire croire qu’il est, après tout, un moi bien humble et bien pieux.
La seule voie sûre et scripturaire est de n’avoir absolument rien à faire avec le moi, ni avec le bon moi ni avec le mauvais moi, mais simplement d’ignorer le moi tout entier ; et de fixer nos yeux, nos pensées et nos attentes sur le Seigneur, et sur lui seul. Nous devons substituer aux pronoms personnels « je », « moi » et « mien » les pronoms « il », « lui » et « sien » ; et nous demander, non pas « suis-je bon ? », mais « est-il bon ? »
Le Psalmiste dit : « Je tourne constamment les yeux vers l’Éternel, Car il fera sortir mes pieds du filet » (Psaume 25:15). Tant que nos yeux sont tournés vers nos propres pieds et vers le filet où ils sont pris, nous ne faisons que nous empêtrer davantage. Mais lorsque nous tenons nos yeux tournés vers le Seigneur, il fait sortir nos pieds du filet. C’est là un point d’expérience pratique que j’ai éprouvé des centaines de fois, et je sais que c’est un fait. Quel que fût l’écheveau dans lequel je me suis trouvée, intérieur ou extérieur, j’ai toujours constaté que, tandis que je gardais les yeux sur l’écheveau et tâchais de le démêler, il s’embrouillait de plus en plus ; mais que, lorsque je détournais les yeux de l’écheveau et les tenais fixés sur le Seigneur, lui, tôt ou tard, le démêlait toujours et me délivrait.
Avez-vous jamais regardé un laboureur labourer un champ ? Si oui, vous aurez remarqué que, pour tracer des sillons droits, il est obligé de fixer les yeux sur un arbre, ou sur un piquet de la clôture, ou sur quelque objet à l’autre bout du champ, et de guider sa charrue sans dévier vers cet objet. S’il se met à regarder en arrière le sillon derrière lui pour voir s’il l’a tracé droit, sa charrue se met à louvoyer d’un côté et de l’autre, et le sillon qu’il trace devient un zigzag. Si nous voulons faire des sentiers droits pour nos pieds, nous devons faire ce que l’Apôtre dit avoir fait ; nous devons, « oubliant ce qui est en arrière et me portant vers ce qui est en avant, je cours vers le but, pour remporter le prix de la vocation céleste de Dieu en Jésus-Christ » (Philippiens 3:13-14).
Oublier les choses qui sont en arrière est une part essentielle de l’effort par lequel nous nous portons en avant vers le prix de notre vocation céleste ; et je suis convaincue que ce prix ne peut jamais être atteint à moins que nous ne consentions à cet oubli. Lorsque nous y consentons, nous en venons presque à mettre fin à tout notre examen de soi ; car, s’il ne nous est pas permis de revenir en arrière sur nos fautes passées, nous trouverons bien peu d’aliment pour les actes de repli sur soi.
Nous nous plaignons d’une faim spirituelle et nous nous tourmentons pour savoir pourquoi notre faim n’est pas rassasiée.
Le Psalmiste dit : « Les yeux de tous espèrent en toi, Et tu leur donnes la nourriture en son temps » (Psaume 145:15). Tenir nos yeux sur nous-mêmes et sur notre propre faim ne nous procurera jamais une provision de nourriture spirituelle. Quand le garde-manger d’un homme est vide et qu’il meurt de faim, ses yeux ne s’occupent pas à contempler le vide de son garde-manger, mais se tournent vers la source d’où il espère ou attend de recevoir un approvisionnement de nourriture. Examiner le moi, c’est faire comme l’homme qui passerait son temps à examiner son garde-manger vide, au lieu d’aller au marché chercher de quoi le remplir. Il n’est pas étonnant que de tels chrétiens semblent mourir de faim au milieu de toute la plénitude qui est pour eux en Christ. Ils ne voient jamais cette plénitude, car ils ne la regardent jamais ; et, je le répète encore, la chose que nous regardons est la chose que nous voyons.
J’ai le sentiment de ne pouvoir répéter trop souvent ce truisme évident, car, d’une certaine manière, les gens semblent mettre de côté leur bon sens dès qu’ils abordent le sujet de la religion, et semblent s’attendre à voir des choses auxquelles ils ont délibérément tourné le dos. Ils s’écrient : « Ô Seigneur, révèle-toi ! » ; mais, au lieu de le regarder, ils se regardent eux-mêmes et tiennent leur regard fermement fixé sur leurs propres sentiments intérieurs, puis s’étonnent des « voies mystérieuses » de Dieu qui cache sa face à leurs ferventes prières. Mais comment peuvent-ils voir ce qu’ils ne regardent pas ?
Ce n’est jamais Dieu qui nous cache sa face, mais c’est toujours nous qui lui cachons la nôtre, car « ils m’ont tourné le dos, ils ne m’ont pas regardé » (Jérémie 32:33). Le prophète en fait le reproche aux enfants d’Israël, et ajoute qu’« ils ont placé leurs abominations Dans la maison sur laquelle mon nom est invoqué » (Jérémie 32:34). Lorsque des chrétiens passent leur temps à examiner leur propre état, à remuer tous leurs péchés et à gémir sur leurs défaillances, qu’est-ce là, sinon dresser l’« abomination » de leur propre moi pécheur sur le principal piédestal de leur cœur, et en faire le centre de toute leur vie religieuse, de tout leur soin et de tous leurs efforts ? Ils contemplent ce grand, cet énorme et misérable moi jusqu’à ce qu’il remplisse tout leur horizon, et ils « tournent le dos » au Seigneur, jusqu’à le perdre entièrement de vue.
J’oserai dire qu’il y a beaucoup de chrétiens qui, pour un regard porté sur le Seigneur, en porteront mille sur le moi, et qui, pour une heure passée à se réjouir en lui, en passeront des centaines à gémir sur eux-mêmes. Il ne nous est jamais commandé, nulle part, de contempler nos émotions, ni nos expériences, ni même nos péchés, mais il nous est commandé de tourner le dos à tout cela, et de regarder : « Voici l’Agneau de Dieu, qui ôte le péché du monde ! » (Jean 1:29). Un seul regard sur Christ vaut plus, pour le salut, qu’un million de regards sur le moi ; et pourtant, nos idées sont si faussées que nous semblons incapables d’éviter de penser que la mortification qui résulte de l’examen de soi doit renfermer quelque pouvoir de salut, parce qu’elle nous rend si misérables ; car il nous faut voyager bien loin sur notre voyage céleste avant d’apprendre pleinement qu’il n’y a aucun pouvoir de salut dans la misère, et qu’une foi joyeuse et confiante est la seule attitude qui réussisse à l’âme qui aspire.
Dans Ésaïe, nous voyons le peuple de Dieu se plaindre d’avoir jeûné sans qu’il l’ait vu, et d’avoir affligé son âme sans qu’il en ait tenu compte ; et Dieu leur donna cette réponse significative : « Est-ce là le jeûne auquel je prends plaisir, Un jour où l’homme humilie son âme? Courber la tête comme un jonc, Et se coucher sur le sac et la cendre, Est-ce là ce que tu appelleras un jeûne, Un jour agréable à l’Éternel? » (Ésaïe 58:5). Qui que ce soit d’autre qui se plaise aux misères de notre examen de soi, il est bien certain que Dieu, lui, ne s’y plaît pas. Il ne veut pas que nous courbions la tête comme un jonc, pas plus qu’il ne le voulait de son peuple d’autrefois ; et il nous appelle, comme il les appelait eux, à oublier notre misérable moi et à nous mettre à l’œuvre pour alléger les misères des autres. « Voici le jeûne auquel je prends plaisir: Détache les chaînes de la méchanceté, Dénoue les liens de la servitude, Renvoie libres les opprimés, Et que l’on rompe toute espèce de joug; Partage ton pain avec celui qui a faim, Et fais entrer dans ta maison les malheureux sans asile; Si tu vois un homme nu, couvre-le, Et ne te détourne pas de ton semblable » (Ésaïe 58:6-7).
Ce service rendu aux autres a pour le Seigneur une valeur infiniment plus grande que les plus longues heures d’examen de soi et d’abaissement de soi ; et je suis convaincue qu’il nous a montré ici la voie la plus sûre pour sortir du bourbier de misère dans lequel nos habitudes d’examen de soi nous ont plongés. Il déclare avec force que si nous voulons seulement garder le genre de « jeûne » qu’il approuve, en abandonnant notre propre « jeûne » qui consiste à affliger nos âmes et à courber la tête comme un jonc, et si nous voulons au contraire « donner [notre] propre subsistance à celui qui a faim », alors « Si tu rassasies l’âme indigente, Ta lumière se lèvera sur l’obscurité, Et tes ténèbres seront comme le midi. L’Éternel sera toujours ton guide, Il rassasiera ton âme dans les lieux arides, Et il redonnera de la vigueur à tes membres; Tu seras comme un jardin arrosé, Comme une source dont les eaux ne tarissent pas » (Ésaïe 58:10-11).
Tout cela est exactement ce que nous nous sommes efforcés d’atteindre, mais nos efforts se sont faits à notre manière, et non à celle de Dieu. Le « jeûne » que nous avons choisi a été d’affliger nos âmes, de courber la tête comme des joncs, et de nous asseoir sur le sac et la cendre ; et, en conséquence, au lieu que nos os soient fortifiés et nos âmes rafraîchies comme un jardin arrosé, nous n’avons trouvé que maigreur, soif et misère. Nos propres « jeûnes », avec quelque ferveur qu’on les poursuive, et quels que soient les gémissements et les larmes qui les accompagnent, ne peuvent jamais nous apporter rien d’autre.
Essayons maintenant le « jeûne » de Dieu. Mettons de côté tout souci de nous-mêmes et prenons plutôt soin de nos frères et de nos sœurs dans le besoin. Cessons d’essayer de faire quelque chose pour notre pauvre et misérable vie du moi, et commençons à essayer de faire quelque chose pour aider la vie spirituelle des autres. Renonçons à nos efforts sans espoir pour trouver en nous-mêmes de quoi nous réjouir, et ne nous réjouissons qu’au Seigneur et dans son service. Et si seulement nous faisons cela, tous les jours de notre misère prendront fin.
Mais certains demanderont peut-être s’il n’est pas nécessaire de nous examiner nous-mêmes afin de découvrir ce qui va mal et ce qui a besoin d’être réparé. Cela serait bien sûr nécessaire si nous étions notre propre ouvrage ; mais puisque nous sommes l’ouvrage de Dieu et non le nôtre, c’est à lui de nous examiner, car il est le seul à pouvoir dire ce qui ne va pas. C’est l’horloger qui doit examiner une montre lorsqu’elle est déréglée et la remettre en état. Nous avons trop de bon sens pour toucher à nos montres ; comment se fait-il que nous n’ayons pas assez de bon sens pour renoncer à nous mêler de nous-mêmes ? Assurément, nous devons voir que l’examen du Seigneur est le seul examen qui serve à quelque chose. Son examen est comme celui d’un médecin, qui examine afin de guérir ; tandis que notre examen de soi est comme celui du malade, qui ne devient que plus hypocondriaque à mesure qu’il examine les symptômes de son mal.
Mais on peut poser la question de savoir si, lorsqu’il y a eu péché réel, il ne devrait pas y avoir d’examen de soi et de reproche à soi-même, au moins pour un temps. C’est là une erreur qui en trompe beaucoup. Il semble trop beau de croire que nous puissions être pardonnés sans passer d’abord par une période de reproche à nous-mêmes. Mais quel est l’enseignement de la Bible ? Jean nous dit que « Si nous confessons nos péchés, il est fidèle et juste pour nous les pardonner, et pour nous purifier de toute iniquité » (1 Jean 1:9).
Tout ce que Dieu désire, c’est que nous nous tournions aussitôt vers lui, que nous reconnaissions notre péché et que nous croyions à son pardon ; et chaque minute que nous tardons à le faire, pour passer ce temps en examen de soi et en reproches à nous-mêmes, ne fait qu’ajouter un nouveau péché à celui que nous avons déjà commis. S’il est un moment où nous avons besoin de détourner les yeux de nous-mêmes et de les tourner vers le Seigneur, c’est justement lorsque nous prenons conscience d’avoir péché contre lui. Plus grande est la multitude de nos ennemis, plus grand et plus immédiat est notre besoin de Dieu.
D’un bout à l’autre de la Bible, on nous enseigne cette leçon de mort au moi et de vie en Christ seul. « Ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi » (Galates 2:20) n’était pas destiné à être une expérience unique réservée à saint Paul, mais était simplement la déclaration de ce que devrait être l’expérience de tout chrétien. Nous chantons parfois : « Toi, ô Christ, tu es tout ce que je désire » ; mais en réalité, nous désirons quantité d’autres choses. Nous voulons de bonnes dispositions d’esprit et de bons sentiments ; nous voulons de la ferveur et du zèle ; nous voulons des réalisations et des expériences satisfaisantes ; et nous nous examinons continuellement pour tâcher de découvrir pourquoi nous n’avons pas ces choses.
Nous pensons que si seulement nous pouvions découvrir nos points de défaillance, nous serions capables de les redresser.
Mais il n’y a aucune puissance de guérison ni de transformation à contempler nos échecs. Le seul chemin vers la ressemblance avec Christ est de contempler, non pas notre propre laideur, mais sa bonté et sa beauté à lui. Nous devenons semblables à ce que nous regardons, et si nous passons notre vie à regarder notre moi odieux, nous deviendrons de plus en plus odieux.
Ne constatons-nous pas, en fait, que l’examen de soi, au lieu de nous rendre meilleurs, semble toujours nous rendre pires ? À force de contempler le moi, nous sommes de plus en plus transformés à l’image du moi. Au contraire, si nous passons notre temps à contempler la gloire du Seigneur — c’est-à-dire à laisser nos esprits s’arrêter sur sa bonté et sur son amour, et à nous efforcer de nous imprégner de son esprit —, le résultat inévitable sera que nous serons, lentement peut-être, mais sûrement, transformés à l’image du Seigneur que nous contemplons.
Fénelon dit que nous ne devrions jamais nous livrer à des actes de repli sur soi, que ce soit de mortification devant nos échecs ou de félicitation devant nos succès. Nous devrions au contraire vouer continuellement à l’oubli le moi et tout ce que fait le moi, et tenir nos yeux intérieurs fixés sur le seul Seigneur. Il est très difficile, durant l’examen de soi, de ne pas chercher à excuser nos fautes, et nos actes de repli sur soi risquent souvent de se changer en actes de glorification de soi. La seule voie est d’ignorer le moi tout entier et d’oublier qu’un tel être existe.
Nul, s’il ne comprend cela, ne saurait apprécier la consolation et le soulagement qu’il y a à en avoir fini avec le moi et avec tous les actes de repli sur soi. J’ai connu des ouvriers chrétiens dont la vie n’a été qu’un long tourment à cause de ces actes ; et je suis convaincue que les « lundis noirs », dont tant de pasteurs se plaignent, ne sont rien d’autre que le résultat de ces actes de repli sur soi au sujet de leur service à l’église la veille.
La seule manière de traiter toutes les formes d’actes de repli sur soi, quelles qu’elles soient, est simplement d’y renoncer. Ils font toujours du mal et jamais du bien. Ils aboutissent nécessairement à l’une de deux choses : ou bien ils nous remplissent d’éloge de nous-mêmes et de contentement de nous-mêmes, ou bien ils nous plongent dans les profondeurs du découragement et du désespoir. Quel que soit le cas, l’âme se trouve inévitablement fermée à toute vue de Dieu et de son salut.
L’un des moyens les plus efficaces de vaincre cette habitude est de nous faire une règle de ceci : chaque fois que nous sommes tentés de nous examiner nous-mêmes, nous commencerons toujours aussitôt à examiner le Seigneur à la place. Nous devrions laisser les pensées de son amour et de sa parfaite suffisance balayer toutes les pensées de notre propre indignité ou de notre propre impuissance.
Je me suis efforcée, dans ce livre, de placer le Seigneur devant nos yeux dans toute la beauté de son caractère et de ses voies, dans l’espoir que ce spectacle soit assez ravissant pour détacher nos yeux de tout le reste. Mais aucune révélation de Dieu ne servira à rien si nous refusons de la regarder et si nous persistons au contraire à tourner le dos à ce qui a été révélé pour contempler nos propres expériences intérieures. Car, encore une fois, je dois le répéter : nous ne pouvons pas voir le moi et voir le Seigneur en même temps, et tandis que nous examinons le moi, nous ne pouvons pas regarder à lui.
Fénelon dit, à propos de l’examen de soi : « Il y a quelque chose de très caché et de très trompeur dans la souffrance qu’il cause ; car, tandis que vous vous semblez à vous-même tout entier occupé de la gloire de Dieu, c’est, au plus intime de votre âme, le moi seul qui est la cause de tout votre trouble. Vous désirez, il est vrai, que Dieu soit glorifié, mais vous voulez que cela se fasse par le moyen de votre perfection, et vous entretenez ainsi les sentiments de l’amour-propre. Ce n’est là qu’un prétexte raffiné pour demeurer en soi-même… C’est une sorte d’infidélité à la foi simple que de désirer être continuellement assuré que nous faisons bien. C’est, en effet, un désir de savoir ce que nous faisons, ce que nous ne saurons jamais, et dont la volonté de Dieu est que nous restions dans l’ignorance. C’est s’amuser en chemin, pour raisonner sur le chemin. La voie la plus sûre et la plus courte est de renoncer au moi, de l’oublier et de l’abandonner, et, par fidélité envers Dieu, de n’y plus penser. Voilà toute la religion : sortir du moi et de l’amour-propre, pour entrer en Dieu. »
Ce que nous devons donc faire, c’est de fermer la porte, définitivement et résolument, une fois pour toutes, sur le moi et sur toutes les expériences du moi, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Nous devrions dire avec le Psalmiste : « J’ai constamment l’Éternel sous mes yeux; Quand il est à ma droite, je ne chancelle pas.
Aussi mon cœur est dans la joie, mon esprit dans l’allégresse, Et mon corps repose en sécurité » (Psaume 16:8-9).