Les Provinciales
Fragment d’une dix-neuvième lettre, au père Annat

Chapitre 19 · 2 min de lecture

Fragment d’une dix-neuvième lettre, au père Annat

Mon révérend père,

Si je vous ai donné quelque déplaisir par mes autres lettres, en manifestant l’innocence de ceux qu’il vous importait de noircir, je vous donnerai de la joie par celle-ci, en vous y faisant paraître la douleur dont vous les avez remplis. Consolez-vous, mon père : ceux que vous haïssez sont affligés ; et si MM. les évêques exécutent dans leurs diocèses les conseils que vous leur donnez, de contraindre à jurer et à signer qu’on croit une chose de fait qu’il n’est pas véritable qu’on croie et qu’on n’est pas obligé de croire, vous réduisez vos adversaires dans la dernière tristesse, de voir l’Église en cet état. Je les ai vus, mon père (et je vous avoue que j’en ai eu une satisfaction extrême), je les ai vus, non pas dans une générosité philosophique, ou dans cette fermeté irrespectueuse qui fait suivre impérieusement ce qu’on croit être de son devoir ; non aussi dans cette lâcheté molle et timide qui empêche ou de voir la vérité, ou de la suivre, mais dans une piété douce et solide, pleins de défiance d’eux-mêmes, de respect pour les puissances de l’Église, d’amour pour la paix, de tendresse et de zèle pour la vérité, de désir de la connaître et de la défendre, de crainte pour leur infirmité, de regret d’être mis dans ces épreuves, et d’espérance néanmoins que Dieu daignera les y soutenir par sa lumière et par sa force, et que la grâce de Jésus-Christ qu’ils soutiennent, et pour laquelle ils souffrent, sera elle-même leur lumière et leur force. J’ai vu enfin en eux le caractère de la piété chrétienne, qui fait paraître une force…

Je les ai trouvés environnés de personnes de leur connaissance, qui étaient venues sur ce sujet pour les porter à ce qu’elles croient le meilleur dans l’état présent des choses ; j’ai ouï les conseils qu’on leur a donnés, j’ai remarqué la manière dont ils les ont reçus et les réponses qu’ils y ont faites : en vérité, mon père, si vous y aviez été présent, je crois que vous avoueriez vous-même qu’il n’y a rien en tout leur procédé qui ne soit infiniment éloigné de l’air de révolte et d’hérésie, comme tout le monde pourra connaître par les tempéraments qu’ils ont apportés, et que vous allez voir ici, pour conserver tout ensemble ces deux choses qui leur sont infiniment chères, la paix et la vérité.

Car après qu’on leur a représenté, en général, les peines qu’ils vont s’attirer par leur refus, si on leur présente cette nouvelle constitution à signer, et le scandale qui pourra en naître dans l’Église, ils ont fait remarquer…

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