Vie de Blaise Pascal
Sa dernière maladie et sa mort

Chapitre 4 · 11 min de lecture

Sa dernière maladie et sa mort

Elle commença par un dégoût étrange qui lui prit deux mois avant sa mort : son médecin lui conseilla de s’abstenir de manger du solide, et de se purger ; pendant qu’il étoit en cet état, il fit une action de charité bien remarquable. Il avoit chez lui un bon homme avec sa femme et tout son ménage, à qui il avoit donné une chambre, et à qui il fournissoit du bois, tout cela par charité ; car il n’en tiroit point d’autre service que de n’être point seul dans sa maison. Ce bon homme avoit un fils, qui étant tombé malade, en ce temps-là, de la petite vérole, mon frère, qui avoit besoin de mes assistances, eut peur que je n’eusse de l’appréhension d’aller chez lui à cause de mes enfans. Cela l’obligea à penser de se séparer de ce malade ; mais, comme il craignoit qu’il ne fût en danger si on le transportoit en cet état hors de sa maison, il aima mieux en sortir lui-même, quoiqu’il fût déjà fort mal, disant : « Il y a moins de danger pour moi dans ce changement de demeure : c’est pourquoi il faut que ce soit moi qui quitte. » Ainsi il sortit de sa maison le 29 juin, pour venir chez nous, et il n’y rentra jamais ; car trois jours après il commença d’être attaqué d’une colique très-violente qui lui ôtoit absolument le sommeil. Mais comme il avoit une grande force d’esprit et un grand courage, il enduroit ses douleurs avec une patience admirable. Il ne laissoit pas de se lever tous les jours et de prendre lui-même ses remèdes, sans vouloir souffrir qu’on lui rendît le moindre service. Les médecins qui le traitoient voyoient que ses douleurs étoient considérables ; mais, parce qu’il avoit le pouls fort bon, sans aucune altération ni apparence de fièvre, ils assuroient qu’il n’y avoit aucun péril, se servant même de ces mots : « Il n’y a pas la moindre ombre de danger. » Nonobstant ce discours, voyant que la continuation de ses douleurs et de ses grandes veilles l’affoiblissoit, dès le quatrième jour de sa colique et avant même que d’être alité, il envoya querir M. le curé, et se confessa. Cela fit bruit parmi ses amis, et en obligea quelques-uns de le venir voir, tout épouvantés d’appréhension. Les médecins même en furent si surpris qu’ils ne purent s’empêcher de le témoigner, disant que c’étoit une marque d’appréhension à quoi ils ne s’attendoient pas de sa part. Mon frère, voyant l’émotion que cela avoit causée, en fut fâché, et me dit : « J’eusse voulu communier ; mais, puisque je vois qu’on est surpris de ma confession, j’aurois peur qu’on ne le fût davantage ; c’est pourquoi il vaut mieux différer. » M. le curé ayant été de cet avis, il ne communia pas ; Cependant son mal continuoit ; comme M. le curé le venoit voir de temps en temps par visite, il ne perdoit pas une de ces occasions pour se confesser, et n’en disoit rien, de peur d’effrayer le monde, parce que les médecins assuroient toujours qu’il n’y avoit nul danger à sa maladie ; et en effet il y eut quelque diminution en ses douleurs, en sorte qu’il se levoit quelquefois dans sa chambre. Elles ne le quittèrent jamais néanmoins tout à fait, et même elles revenoient quelquefois, et il maigrissoit aussi beaucoup, ce qui n’effrayoit pas beaucoup les médecins : mais, quoi qu’ils pussent dire, il dit toujours qu’il étoit en danger, et ne manqua pas de se confesser toutes les fois que M. le curé le venoit voir. Il fit même son testament durant ce temps-là, où les pauvres ne furent pas oubliés, et il se fit violence pour ne pas donner davantage, car il me dit que si M. Périer eût été à Paris, et qu’il y eût consenti, il auroit disposé de tout son bien en faveur des pauvres ; et enfin il n’avoit rien dans l’esprit et dans le cœur que les pauvres, et il me disoit quelquefois : « D’où vient que je n’ai jamais rien fait pour les pauvres, quoique j’aie toujours eu un si grand amour pour eux ? » Je lui dis : « C’est que vous n’avez jamais eu assez de bien pour leur donner de grandes assistances. » Et il me répondit : « Puisque je n’avois pas de bien pour leur donner, je devois leur avoir donné mon temps et ma peine ; c’est à quoi j’ai failli ; et si les médecins disent vrai, et si Dieu permet que je me relève de cette maladie, je suis résolu de n’avoir point d’autre emploi ni point d’autre occupation tout le reste de ma vie que le service des pauvres. » Ce sont les sentimens dans lesquels Dieu l’a pris.

Il joignoit à cette ardente charité pendant sa maladie une patience si admirable, qu’il édifioit et surprenoit toutes les personnes qui étoient autour de lui, et il disoit à ceux qui témoignoient avoir de la peine de voir l’état où il étoit, que, pour lui, il n’en avoit pas, et qu’il appréhendoit même de guérir ; et quand on lui en demandoit la raison, il disoit : « C’est que je connois les dangers de la santé et les avantages de la maladie. » Il disoit encore au plus fort de ses douleurs, quand on s’affligeoit de les lui voir souffrir : « Ne me plaignez point ; la maladie est l’état naturel des chrétiens, parce qu’on est par là comme on devroit toujours être, dans la souffrance des maux, dans la privation de tous les biens et de tous les plaisirs des sens, exempt de toutes les passions qui travaillent pendant tout le cours de la vie, sans ambition, sans avarice, dans l’attente continuelle de la mort. N’est-ce pas ainsi que les chrétiens devroient passer la vie ? Et n’est-ce pas un grand bonheur quand on se trouve par nécessité dans l’état où l’on est obligé d’être, et qu’on n’a autre chose à faire qu’à se soumettre humblement et paisiblement ? C’est pourquoi je ne demande autre chose que de prier Dieu qu’il me fasse cette grâce. » Voilà dans quel esprit il enduroit tous ses maux.

Il souhaitoit beaucoup de communier ; mais les médecins s’y opposoient, disant qu’il ne le pouvoit faire à jeun, à moins que de le faire la nuit, ce qu’il ne trouvoit pas à propos de faire sans nécessité, et que pour communier en viatique il falloit être en danger de mort ; ce qui ne se trouvant pas en lui, ils ne pouvoient pas lui donner ce conseil. Cette résistance le fâchoit, mais il étoit contraint d’y céder. Cependant sa colique continuant toujours, on lui ordonna de boire des eaux, qui en effet le soulagèrent beaucoup : mais au sixième jour de la boisson, qui étoit le quatorzième d’août, il sentit un grand étourdissement avec une grande douleur de tête ; et quoique les médecins ne s’étonnassent pas de cela, et qu’ils assurassent que ce n’étoit que la vapeur des eaux, il ne laissa pas de se confesser, et il demanda avec des instances incroyables qu’on le fît communier, et qu’au nom de Dieu on trouvât moyen de remédier à tous les inconvéniens qu’on lui avoit allégués jusqu’alors ; et il pressa tant pour cela, qu’une personne qui se trouva présente lui reprocha qu’il avoit de l’inquiétude, et qu’il devoit se rendre au sentiment de ses amis ; qu’il se portoit mieux, et qu’il n’avoit presque plus de colique ; et que, ne lui restant plus qu’une vapeur d’eau, il n’étoit pas juste qu’il se fît porter le saint sacrement ; qu’il valoit mieux différer, pour faire cette action à l’église. Il répondit à cela : « On ne sent pas mon mal, et on y sera trompé ; ma douleur de tête a quelque chose de fort extraordinaire. » Néanmoins voyant une si grande opposition à son désir, il n’osa plus en parler ; mais il dit : « Puisqu’on ne me veut pas accorder cette grâce, j’y voudrois bien suppléer par quelque bonne œuvre, et ne pouvant pas communier dans le chef, je voudrois bien communier dans ses membres ; et pour cela j’ai pensé d’avoir céans un pauvre malade à qui on rende les mêmes services comme à moi, qu’on prenne une garde exprès, et enfin qu’il n’y ait aucune différence de lui à moi, afin que j’aie cette consolation de savoir qu’il y a un pauvre aussi bien traité que moi, dans la confusion que je souffre de me voir dans la grande abondance de toutes choses où je me vois. Car quand je pense qu’au même temps que je suis si bien, il y a une infinité de pauvres qui sont plus malades que moi, et qui manquent des choses les plus nécessaires, cela me fait une peine que je ne puis supporter ; et ainsi je vous prie de demander un malade à M. le curé pour le dessein que j’ai. »

J’envoyai à M. le curé à l’heure même, qui manda qu’il n’y en avoit point qui fût en état d’être transporté ; mais qu’il lui donneroit, aussitôt qu’il seroit guéri, un moyen d’exercer la charité, en se chargeant d’un vieux homme dont il prendroit soin le reste de sa vie : car M. le curé ne doutoit pas alors qu’il ne dût guérir.

Comme il vit qu’il ne pouvoit pas avoir un pauvre en sa maison avec lui, il me pria donc de lui faire cette grâce de le faire porter aux Incurables, parce qu’il avoit grand désir de mourir en la compagnie des pauvres. Je lui dis que les médecins ne trouvoient pas à propos de le transporter en l’état où il étoit : ce qui le fâcha beaucoup ; il me fit promettre que, s’il avoit un peu de relâche, je lui donnerois cette satisfaction.

Cependant cette douleur de tête augmentant, il la souffroit toujours comme tous les autres maux, c’est-à-dire sans se plaindre ; et une fois, dans le plus fort de sa douleur, le dix-septième d’août, il me pria de faire faire une consultation ; mais il entra en même temps en scrupule, et me dit : « Je crains qu’il n’y ait trop de recherche dans cette demande. » Je ne laissai pourtant pas de la faire ; et les médecins lui ordonnèrent de boire du petit-lait, lui assurant toujours qu’il n’y avoit nul danger, et que ce n’étoit que la migraine mêlée avec la vapeur des eaux. Néanmoins, quoi qu’ils pussent dire, il ne les crut jamais, et me pria d’avoir un ecclésiastique pour passer la nuit auprès de lui ; et moi-même je le trouvai si mal, que je donnai ordre, sans en rien dire, d’apporter des cierges et tout ce qu’il falloit pour le faire communier le lendemain matin.

Les apprêts ne furent pas inutiles, mais ils servirent plus tôt que nous n’avions pensé : car environ minuit, il lui prit une convulsion si violente, que, quand elle fut passée, nous crûmes qu’il étoit mort, et nous avions cet extrême déplaisir, avec tous les autres, de le voir mourir sans le saint sacrement, après l’avoir demandé si souvent avec tant d’instance. Mais Dieu, qui vouloit récompenser un désir si fervent et si juste, suspendit comme par miracle cette convulsion, et lui rendit son jugement entier, comme dans sa parfaite santé ; en sorte que M. le curé, entrant dans sa chambre avec le saint sacrement, lui cria : « Voici Celui que vous avez tant désiré. » Ces paroles achevèrent de le réveiller ; et comme M. le curé approcha pour lui donner la communion, il fit un effort, et il se leva seul à moitié pour le recevoir avec plus de respect ; et M. le curé l’ayant interrogé, suivant la coutume, sur les principaux mystères de la foi, il répondit distinctement : « Oui, monsieur, je crois tout cela de tout mon cœur. » Ensuite il reçut le saint viatique et l’extrême-onction avec des sentimens si tendres, qu’il en versoit des larmes. Il répondit à tout, remercia M. le curé ; et lorsqu’il le bénit avec le saint ciboire, il dit : « Que Dieu ne m’abandonne jamais ! » Ce qui fut comme ses dernières paroles ; car, après avoir fait son action de grâces, un moment après ses convulsions le reprirent, qui ne le quittèrent plus, et qui ne lui laissèrent pas un instant de liberté d’esprit : elles durèrent jusqu’à sa mort, qui fut vingt-quatre heures après, le dix-neuvième d’août 1662 à une heure du matin, âgé de trente-neuf ans deux mois.

Chapitre 4 terminé

Sa dernière maladie et sa mort

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